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Charles de Rémusat - Abélard, I

moines de Saint-Denis avaient tort sur un point; on ne peut plus soutenir raisonnablement aujourd'hui que
Denis l'Aréopagite, martyr du Ier siècle, soit le Denis patron de la France, apôtre de Paris, et qui mourut

vers le milieu du IIIe. Mais il y a erreur dans Bède; l'Aréopagite a bien été évêque d'Athènes; et l'évêque

de Corinthe, qui n'est pas l'Aréopagite, est celui qu'on vénérait en France et qui a donné son nom à

l'abbaye de Saint-Denis. Pour tout accommoder, en 1215, Innocent III, sans se prononcer pour aucune

opinion, donna à la royale abbaye les reliques de Denis d'Athènes, afin qu'elle eût les restes des deux

saints de ce nom. Mais c'était au fond décider la question, ou dire que les reliques jusque-là conservées à

Saint-Denis n'étaient pas celles de l'Aréopagite. (Ab. Op., p. 25, et Not., p. 1189. - Tillemont,

Mém. pour servir à l'hist. ecclés.
, t. II, p. 133 et 718, et t. IV, p. 710.)]

L'hostilité de ses supérieurs et de ses frères paraissait implacable; on dit même que la punition monacale,
le fouet, lui fut infligée pour avoir été de l'avis du vénérable Bède[131]. Poussé à bout par tant

d'acharnement et de violence, las de voir toujours ainsi la fortune le contrarier dans les moindres choses,

et le monde entier conjuré contre lui, il résolut de sortir d'esclavage, et, d'accord avec quelques frères qui

compatissaient à ses peines, aidé de ses amis, il s'enfuit secrètement une nuit, et gagna la terre de

Champagne, qui n'était pas éloignée et où se trouvait la retraite déjà habitée par lui quelque temps.

Thibauld, comte de Champagne, de qui il n'était pas inconnu, s'était intéressé aux persécutions qu'il avait

éprouvées; et, sous sa protection, il demeura à Provins, dans le prieuré de Saint-Ayoul[132], occupé par

des moines de Saint-Pierre de Troyes et dont le prieur était un de ses anciens amis. En même temps, il

essaya de se réconcilier, et il écrivit à l'abbé de Saint-Denis et à sa congrégation une lettre que nous

avons encore, et où, discutant la question tranchée par Bède, il la décide en sens inverse et conclut que le

vénérable auteur s'est trompé ou que les deux Denis ont été évêques de Corinthe[133]. Mais cette

concession fut inutile.

[Note 131: Ut fama est, ajoute Duboulai qui raconte ce fait. (Hist. Univ. par., t. II, p. 85.)]

[Note 132: Saint-Ayoul est la traduction altérée de Saint-Aigulfe, nom d'un prieuré soumis à l'évêché de
Troyes et fondé en 1018. ( Gall. Christ., t. XII, p. 530.)]

[Note 133: Ab. Op. pars II, ep. II, Adae dilectissimo patri suo abbati, p. 224.]

Pendant qu'il jouissait à Provins des douceurs d'une bienveillante hospitalité, une affaire attira dans cette
ville l'abbé de Saint-Denis auprès du comte de Champagne; Abélard, de son côté, vint sur-le-champ, avec

son ami le prieur, trouver Thibauld, et lui demanda d'intercéder pour lui, afin d'obtenir de son abbé

l'absolution et la permission de vivre suivant la règle monastique, partout où bon lui semblerait. Adam

voulut en conférer avec les moines qui l'avaient accompagné et promit une réponse avant son départ. La

réponse fut qu'il y allait de l'honneur de leur abbaye, s'ils laissaient le frère indocile passer dans un autre

couvent, comme il en avait sans doute le dessein, et qu'après avoir autrefois choisi leur maison pour asile,

il ne pouvait l'abandonner sans outrage. Puis, n'écoutant personne, pas même le comte, ils menacèrent le

fugitif de l'excommunier, s'il ne rentrait aussitôt au bercail, et interdirent sous toutes les formes, au prieur

qui l'avait accueilli, de le retenir plus longtemps, s'il ne voulait avoir sa part de l'excommunication.

Cette réponse jeta Abélard et son ami dans une grande anxiété; mais, quelques jours après les avoir
quittés, l'abbé Adam mourut le 19 février 1122[134]. Un autre lui succéda le 10 mars suivant; c'était

Suger, celui qui devait être un jour régent du royaume.

[Note 134: M. Alexandre Lenoir donne la pierre tumulaire d'Adam. Musée des mon. franç., t. 1,
p. 234, pl. n° 518. - Cf. Gall. Christ., t. VII, p. 308.]

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