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Charles de Rémusat - Abélard, I

A ce mot, un maître des écoles, qui se nommait Terric[119], se prit à sourire, et lui souffla aussitôt ces
paroles d'Athanase dans son symbole: «_Et pourtant il n'y a pas trois tout-puissants, mais un seul

tout-puissant[120].» Et comme son évêque, qui l'avait entendu, lui reprochait cette inconvenance à l'égal

d'un propos contre la majesté divine, Terric tint bon intrépidement en citant les paroles de Daniel:

«_Ainsi, fils insensés d'Israël, sans juger et sans connaître la vérité, vous avez condamné un de vos

frères: retournez au jugement (XIII, 48 et 49), et jugez le juge lui-même, car celui qui devait juger s'est

condamné par sa propre bouche.» Alors l'archevêque, se levant, justifia comme il put, en changeant les

termes, la pensée du légat; et, se laissant aller à la controverse, il établit qu'effectivement le Père était

tout-puissant, le Fils, tout-puissant, le Saint-Esprit, tout-puissant, et que celui qui sortait de là ne devait

pas même être écouté; que si d'ailleurs on y tenait, on pouvait permettre au frère[121] d'exposer sa foi en

présence de tous, afin qu'on pût l'approuver ou l'improuver, et finalement prononcer. Cette concession,

arrachée par l'embarras du moment, pouvait changer la face de l'affaire, et déjà Abélard, debout, se

disposait à se défendre; heureux de professer et de développer sa foi, il reprenait l'espoir et le courage; le

souvenir de saint Paul devant l'aréopage ou devant le conseil des Juifs, lui traversait l'esprit; il allait

parler, tout était sauvé, lorsque ses adversaires, prompts à parer le coup, s'écrièrent qu'il n'était besoin que

de lui faire réciter le symbole d'Athanase[122], et, comme il aurait pu dire, pour gagner du temps, qu'il ne

le savait point par coeur, ils lui mirent à l'instant sous les yeux le livre tout ouvert. Abélard laissa

retomber sa tête, il soupira, et, d'une voix sanglotante, il lut ce qu'il put lire. On le remit aussitôt, comme

un accusé convaincu, à l'abbé de Saint-Médard qui était présent, et qui le conduisit en prisonnier dans son

couvent. Le concile se sépara sur-le-champ.

[Note 118: Lui-même raconte en deuil l'histoire du synode de Soissons (ep. I, p. 20-25); mais il ne fait
pas connaître l'objet précis de l'accusation. C'est Othon de Frisingen qui dit qu'il fut reconnu sabellien,

pour avoir réduit les personnes de la Trinité à des mots par l'application du nominalisme, qui,

remarquez-le, avait servi à motiver contre Roscelin, trente ans auparavant, l'accusation de trithéisme.

(Oth. Frising. De Gest. Frid., l. I, c. XLVII.) Voyez sur cette accusation dans le l. III, le c. V. Au

reste, les mêmes textes servirent plus tard à fonder, à Sens, contre Abélard, une accusation inverse de

celle de Soissons.]

[Note 119: D. Brial est porté à croire que ce Terric ou Terrique est le même qu'un certain Thierry,
dialecticien breton assez habile, et penseur assez hardi, dont parlent Othon de Frisingen et Jean de

Salisbury. (De Gest. Frid., l.1, c. XLVII. - Saresb. Metalog., l. I, c. V, et l. II, c. X. -

Hist. litt., t. XIII, p. 377.)]

[Note 120: La réponse était topique, mais au fond elle donnait encore prise à la controverse, et les
scolastiques ont beaucoup disputé sur ce passage du symbole d'Athanase. Pierre d'Ailly le trouva

contradictoire, car puisqu'il est dit plus bas que les trois sont égaux entre eux et coéternels, il faut bien

qu'il soit tous les trois, immenses, tout-puissants, etc. Saint Thomas convient qu'ils le sont tous les trois,

mais non qu'ils soient trois immenses, trois tout-puissants. (Le P. Petan, Dogmat. theolog., t. II, l.

VIII, CIX, p. 562; édit. de Paris, 1844.)]

[Note 121: «Frater ille.» (Ab. Op., p. 24.)]

[Note 122: Tout le monde sait ce que c'est que le symbole dit de saint Athanase, quoiqu'il ne soit pas de
lui. C'est le symbole qu'on récite le dimanche à primes et qui est appelé pour cette raison le symbole de

primes; on le nomme aussi la symbole Quicumque, parce qu'il commence par ce mot. Abélard a

fait un commentaire sur ce symbole. (Op., pars II, p. 381.)]

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