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Charles de Rémusat - Abélard, I

Notre-Seigneur: «Est-ce que notre loi condamne un homme, s'il n'a pas été ouï auparavant, et sans qu'on
sache ce qu'il a fait?» (Jean, VII, 51.)

[Note 117: Geoffroi II, successeur d'Ives dans l'évêché de Chartres, était de race noble, et son siège a été
longtemps le premier de la province de Sens. Le siège de Paris n'était alors que le troisième. On

n'explique pas comment, étant de la province de Sons, il assistait à un concile tenu par les évêques de

celle de Reims. Il joua pendant toute sa vie un grand rôle dans les affaires du clergé, et nous le verrons

reparaître plus d'une fois. (Ab. Op., ep. I, p. 22. - Gall. Christ., t. VIII, p. 1134 et suiv. -

Hist. litt., t. XIII, p. 82.)]

Cet avis fut accueilli par des murmures, et quelques-uns s'écrièrent ironiquement que le conseil était bien
sage d'aller lutter de faconde avec un homme aux arguments et aux sophismes duquel l'univers n'aurait su

comment résister. Geoffroi se contenta de remarquer qu'il était encore plus difficile de disputer avec le

Christ, lequel pourtant Nicodème voulait qu'on écoutât par respect pour la loi. Puis essayant de les

ramener par une autre voie et d'obtenir l'ajournement d'une décision qui réclamait un examen plus mûr et

une assemblée plus nombreuse, il demanda qu'Abélard fût reconduit à Saint-Denis par son abbé qui était

présent, et que l'on y convoquât une réunion considérable et des plus savants hommes, pour examiner

plus attentivement ce qu'il y avait à faire. Ce dernier avis obtint l'assentiment du légat, et tous les autres

parurent s'y rendre. Dans les cas épineux, l'ajournement gagne aisément la faveur d'une assemblée.

Conan se leva pour aller dire sa messe, avant d'entrer au concile, et il fit prévenir Abélard par l'évêque de

Chartres de la permission qui lui serait accordée de retourner dans son monastère, pour y attendre ce qui

avait été convenu. Mais alors les plus acharnés ou les plus rigoureux, voyant bien qu'il n'y avait rien de

fait, si l'affaire devait se traiter hors du diocèse et là où leur crédit ne s'étendait pas, persuadèrent à

l'archevêque qu'il serait ignominieux pour lui que la cause fût renvoyée à un autre tribunal, et qu'il fallait

craindre que l'accusé n'échappât. On revint donc au légat, on le pressa de changer d'avis, et on l'amena,

malgré lui, à consentir que la doctrine fût condamnée sans débat contradictoire, le livre brûlé en présence

de tous, et l'auteur renfermé à perpétuité dans un nouveau couvent. On lui persuada que, pour fonder la

condamnation, il suffisait que sans l'autorisation ni du souverain pontife, ni de l'Église, l'ouvrage eût été

lu dans un cours public et livré par l'auteur lui-même à plusieurs pour le transcrire; on ajouta enfin qu'un

tel exemple servirait la religion en prévenant à l'avenir le retour de semblables témérités. Le légat, à ce

qu'il paraît, était peu instruit; il s'appuyait beaucoup sur les conseils de l'archevêque de Reims, qui

lui-même était conduit par Albéric, Lotulfe et leurs amis. L'évêque de Chartres jugea que l'on ne pourrait

empêcher l'exécution de ce plan, et avertissant Abélard, il l'engagea à tout supporter, et à n'opposer

qu'une douceur exemplaire à une violence qui nuirait plus à ses ennemis qu'à lui. Quant à sa réclusion

dans un monastère, il lui dit de ne point s'en inquiéter et que le légat qui dans tout cela agissait à

contre-coeur, lui ferait certainement, quelques jours après la dissolution du concile, rendre la liberté.

Abélard pleurait en l'écoutant, et Geoffroi pleurait avec lui. La pensée a beau mépriser la force; quand la

force l'opprime en la faisant taire, c'est un martyre sans consolation. La consolation ou la vengeance de la

pensée, c'est la parole.

Abélard fut appelé; il parut devant le concile. On l'accusait vaguement de l'hérésie de Sabellius,
c'est-à-dire d'avoir nié ou affaibli la réalité des trois personnes de la Trinité[118]. Jugé sans discussion,

convaincu sans examen, on le força de jeter de sa propre main son livre dans les flammes. Il le regardait

tristement brûler, lorsqu'au milieu du silence apparent des juges, un des plus hostiles dit à demi-voix qu'il

y avait lu en quelque endroit que Dieu le père était seul tout-puissant; ce que le légat ayant entendu, il lui

dit, avec grand étonnement, qu'il ne le pouvait croire. «Même chez un petit enfant,» ajouta-t-il, «une si

grosse erreur serait inconcevable, quand la foi universelle tient et professe qu'il y a trois tout-puissants.»

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