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Charles de Rémusat - Abélard, I

mains le livre qu'Albéric avait apporté, il chercha le passage qn'Albéric n'avait pas vu ou compris, n'ayant
qu'une pensée, celle de trouver un adversaire en faute. Le bonheur voulut ou Dieu permit que le passage

se présentât aussitôt. La citation portait: «Saint Augustin, de la Trinité, livre I. - Celui qui croit

qu'il est de la puissance de Dieu de s'être engendré lui-même, erre d'autant plus que non-seulement Dieu

n'est point dans ce cas, mais pas plus que lui aucune créature spirituelle ou corporelle. Il n'est absolument

aucune chose qui s'engendre elle-même[115].»

[Note 115: Voilà une preuve que l'ouvrage jugé à Soissons est l'Introduction à la Théologie; on y trouve
le passage repris par Albéric, et la citation de saint Augustin qu'invoque Abélard pour lui répondre.

(Ab. Op., ep. I, p. 21; Introd., l. II, p. 1066. - Saint Augustin, Op. omn., De Trin.,

l. I, c. I, t. VIII, p. 749; édit. de 1779.)]

Les disciples d'Albéric qui étaient présents furent surpris et confus. Leur maître, pour essayer de se
défendre, dit à tout hasard: «Mais il faut bien l'entendre. - La belle nouvelle,» reprit sur-le-champ

Abélard; «mais vous demandiez un texte, et non pas le sens. Si vous voulez le sens et la raison, je suis

prêt à vous montrer qu'avec l'autre opinion, vous tombez dans l'hérésie qui veut que le Père soit son

propre fils.» A ces mots, Albéric en colère répondit par des menaces, et lui dit que, dans cette affaire, ni

les autorités ni les raisons ne seraient pour lui, et il s'éloigna.

Abélard qui raconte cette anecdote n'ajoute pas que, dans le passage en question, c'était précisément une
opinion d'Albéric lui-même qu'il attaquait en passant, l'attribuant, sans prononcer aucun nom, à un maître

en théologie qui occupait en France une chaire de pestilence [116]. Albéric qui s'était reconnu,

sans en convenir, avait dû naturellement trouver dans cet endroit la plus grosse hérésie du livre.

[Note 116: «Magistros divinorum librorum qui nunc maxime circa nos pestilentae cathedras tenent....
quorum unus in Francia.» (Ab. Op., loc. cit.) Je suis ici l'opinion de Mabillon. (Saint Bern., ep.

XIII, in not.)]

Le dernier jour du concile arriva, et avant la séance, le légat mit en délibération avec l'archevêque et
quelques-uns des meneurs ce qu'on devait faire de l'accusé et de son livre. Ils avaient l'un et l'autre sous

la main, ils étaient là pour les juger, et ils paraissaient n'avoir rien à dire. Évidemment, on reculait devant

une discussion publique, et soit faiblesse ou calcul, soit défiance de la cause ou crainte de l'ascendant si

connu d'Abélard, on avait ainsi tout retardé, débat et jugement, les uns voulant échapper à la nécessité

d'une telle épreuve, les autres prévoyant qu'au dernier moment tout deviendrait plus facile et que le coup

pourrait être brusquement et silencieusement porté. Mais Abélard avait un parti dans le clergé; les

dignités ecclésiastiques étaient déjà le partage de quelques-uns de ses élèves. Dans cette conférence

décisive, Geoffroi de Lèves, évêque de Chartres, le premier par sa piété et par la dignité de son

siège[117], profita de l'embarras visible des assistants pour les exhorter à la modération. Il rappela

d'abord la situation d'Abélard, la supériorité de ses talents, ses succès dans tous les enseignements, le

nombre de ses sectateurs, l'étendue de son influence, de cette vigne qui projetait ses pampres jusqu'à

la mer
. Il ajouta que si l'on voulait le condamner par une décision en quelque sorte préjudicielle et le
frapper sans débat, il était à craindre qu'en indisposant beaucoup de monde on ne suscitât aussitôt un

grand parti pour sa défense, d'autant que rien dans ses écrits ne donnait ouvertement accès à la censure;

qu'une telle violence ajouterait à la faveur publique, et serait attribuée à l'envie plus qu'à la justice; que si,

au contraire, on voulait procéder canoniquement, il fallait produire dans l'assemblée un écrit ou un

dogme incontestablement de lui, l'interroger, et le laisser librement répondre, afin qu'après aveu ou

conviction, il fût réduit au silence; suivant cette parole de Nicodème, lorsqu'il voulut sauver

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