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Charles de Rémusat - Abélard, I

moine de Saint-Denis, il relevait de l'évêque de Paris, dont le métropolitain était à Sens. Tout au plus
pouvait-on dire que le lieu où il avait enseigné se trouvait dans une partie du territoire de Champagne,

dépendante de la province de Reims. Mais il n'éleva aucune difficulté; il était loin de se refuser aux

épreuves et aux discussions publiques, et il les avait en quelque sorte demandées[112].

[Note 111: Province de Reims ou Belgique seconde. Les suffragants de l'archevêque de Reims, en 1121,
étaient probablement les évêques de Soissons, d'Arras, de Laon, de Beauvais, de Châlons, de Noyon,

d'Amiens, de Senlis et de Térouenne. On ignore quels sont ceux de ces prélats qui assistèrent au concile.

Il y en eut sans doute très-peu; on verra plus bas que l'assemblée n'était pas nombreuse. La présence de

Lisiard de Crespy, évêque de Soissons, est seule attestée. (Gall. Christ., t. IX, passim.)]

[Note 112: Mais cette demande était adressée à l'évêque de Paris. Voyez ci-dessus p. 81, et dans les
Oeuvres, p. 334. Quant à la compétence, résultant du lieu où l'enseignement avait été donné, je ne

l'indique que comme une hypothèse.]

Lorsqu'il arriva à Soissons (1121), il trouva le clergé et le peuple mal disposés pour lui. On avait répandu
les bruits les plus fâcheux; il passait pour avoir écrit et prêché qu'il y avait trois Dieux, en sorte que, dans

les premiers jours, quelques-uns de ses disciples faillirent être lapidés par le peuple[113]. C'était

assurément une situation toute neuve pour Abélard.

[Note 113: Le peuple de Soissons était fanatique. Peu d'années auparavant, il avait brûlé de son propre
mouvement un homme soupçonné de manichéisme. (Le P. Longueval, Hist. de l'Église gall., t.

VIII, l. XXIV, p. 414.)]

Il alla d'abord droit au légat, et lui remit son livre, déférant d'avance au jugement de cet évêque, et
déclarant que, s'il avait rien émis qui s'éloignât de la foi catholique, il était prêt à le corriger et à donner

toute satisfaction, déclaration qui se lisait déjà dans l'ouvrage même[114]. Le légat embarrassé le lui

rendit, en lui disant de le porter à l'archevêque et à ses conseillers, accusateurs devenus juges. L'ordre fut

exécuté; mais les nouveaux censeurs regardèrent, feuilletèrent le manuscrit sans y rien trouver à

reprendre, du moins en présence de l'auteur, et ils renvoyèrent le jugement à la fin du concile. Avant

même qu'il ne s'ouvrît, Abélard s'était efforcé de se ressaisir du public. Partout et devant tous, il

développait chaque jour la pensée de son ouvrage, il exposait sa foi, il rendait le dogme intelligible,

démonstratif, et commençait à retrouver des admirateurs. On remarqua bientôt dans la ville cette

singularité d'un accusé qui parle haut et d'un accusateur qui se tait. «Quoi,» disait-on, «il harangue le

public, et on ne lui répond pas! Le concile touche à son terme, un concile réuni principalement à cause de

lui; et de lui il n'est pas question! Est-ce que les jugea auraient reconnu que l'erreur était de leur côté?»

Ces propos et d'autres semblables ne faisaient qu'animer de plus en plus l'ardeur de la poursuite; une

condamnation devenait à chaque instant plus nécessaire.

[Note 114: Intruct. ad Theol., prolog., p. 974.]

Un jour, Albéric, accompagné de quelques-uns des siens, s'approche d'Abélard, et voulant apparemment
l'embarrasser, après quelques mots flatteurs, il lui dit qu'il s'étonnait d'une chose qu'il avait notée dans

son ouvrage; savoir que Dieu ayant engendré Dieu, et Dieu étant unique, Dieu cependant ne s'était pas

engendré lui-même.

«Si vous voulez,» répondit Abélard, «je vous en donnerai la raison. - Nous faisons peu de compte,» reprit
Albéric, «des raisons humaines, ainsi que de notre propre sens en pareilles matières; nous demandons les

paroles de l'autorité. - Tournez le feuillet,» dit Abélard, «et vous trouverez l'autorité.» Et lui, prenant des

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