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Charles de Rémusat - Abélard, I

restée ou ne nous est parvenue qu'incomplète; et l'ouvrage touchait ainsi à toute les questions de la
théodicée.

Cette doctrine, qui sans être entièrement nouvelle ni dénuée d'antécédents réputés orthodoxes, se
signalait cependant par un ton de hardiesse, par des subtilités hasardées, par un caractère général de

liberté dans la discussion, devait à la fois séduire beaucoup de jeunes esprits, et alarmer beaucoup de

consciences inquiètes. Le nom de son auteur, je ne sais quelles apparences aventureuses qui s'étaient

toujours attachées à lui, la position qu'il avait toujours prise en dehors de l'ordre commun, la rendait plus

suspecte, plus attrayante et plus périlleuse qu'elle ne l'eût été sous la protection d'un autre nom.

L'intelligence était alors curieuse, excitée, et cependant soumise aux règles de la foi; elle aimait à

raisonner et elle voulait croire. Ce qui semblait démontrer la croyance, convaincre la raison, satisfaire à

ce besoin inquisitif d'examiner et de discuter, sans le déchaîner ni l'égarer, donner enfin au mystère la

forme d'un problème et au dogme celle d'une solution, devait être saisi avec ardeur et accepté comme la

découverte de la vérité parfaite et définitive. Les idées d'Abélard avaient dès longtemps transpiré par ses

leçons, et s'étaient ouvert les esprits; le traité qui résumait ces idées et les livrait au publie eut un succès

de propagande.

C'était précisément l'instant où se formait contre lui la coalition des maîtres qu'il avait discrédités. Ils
s'armèrent du prétexte que leur fournissait son imprudence; la malveillance et l'envie le dénoncèrent à la

foi sévère ou timide. Les autorités ecclésiastiques furent appelées à la vigilance et suppliées d'intervenir.

Abélard, sans mépriser absolument ces attaques, les repoussa avec hauteur, et répondit par l'insulte et le

défi. Toujours confiant et impérieux, il provoquait une lutte qu'il ne croyait pas, je pense, qu'on osât

engager. Comme on lui reprochait d'avoir appliqué témérairement la dialectique à la théologie et donné

aux doctrines sacrées les allures d'une science profane, il publia ou laissa courir une amère apologie (du

moins on peut présumer qu'elle date de cette époque), ou plutôt une invective contre ces ignorants en

dialectique qui prenaient, disait-il, ses dogmes pour des sophismes[99].

[Note 99: «Invectiva in quemdam Ignorum dialecticea.» (Ab. Op., pars II, ep. IV, p. 238.)]

«Mais quoi? n'était-ce pas toujours la fable si connue du renard dédaignant les cerises qu'il ne pouvait
atteindre? Ainsi quelques docteurs de ce temps, parce qu'ils ne sauraient atteindre à la dialectique,

l'appellent une déception; ce qu'ils ne peuvent comprendre est sottise; ce qui les passe est un délire. Ils

s'appuient, s'il faut les en croire, sur les livres sacrés; mais que de saints docteurs la recommandent, -

cette science qu'ils insultent! On peut leur montrer des citations des Pères qui jugent la dialectique

nécessaire pour comprendre, pour expliquer, pour défendre l'Écriture. Saint Augustin, saint Jérôme même

lui donnent à résoudre les difficultés de la foi. Qu'est-ce que les hérétiques, sinon des sophistes, et

comment confondrons-nous les sophistes, si ce n'est en nous montrant dialecticiens? Et nous nous

montrerons en proportion disciples fidèles du Christ. Quel est le nom que lui donne l'Évangile? n'est-ce

pas celui de la raison, du verbe incarné, de cette lumière qui luit dans les ténèbres, de ce principe

enfin dont le nom grec est l'origine du nom de la logique? Si le Christ est si souvent appelé

sophia
ou la sagesse, s'il est le logos ou le verbe, dont parlent et Platon et saint Jean, les amis
de la sagesse ou les philosophes, les disciples du verbe ou les logiciens ne sont que les

chrétiens les plus fervents. Ne semblent-ils pas précisément chercher et invoquer ces dons que le

Saint-Esprit transmettait en langues de feu, la parole, l'intelligence et l'amour? Enfin notre Seigneur

lui-même, pour convaincre les Juifs, n'a pas dédaigné l'arme de la discussion. Il n'a pas toujours prouvé la

foi par des miracles; lui aussi, il a recouru à la puissance de la raison; et son divin exemple nous enseigne

que nous, à qui manquent les miracles, à qui ne reste que la lutte de la parole, nous devons convaincre

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