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Charles de Rémusat - Abélard, I

Abélard commença par braver l'orage; il s'était accoutumé à dédaigner ses ennemis. Sa supériorité avait
jusqu'ici accablé tous ceux qu'elle avait irrités.

N'ayant rien perdu de sa science éloquente, voyant son auditoire renouvelé, il pensait avoir gardé tout son
ascendant, et il méconnaissait ce que le temps apporte de changement dans la situation des plus heureux,

ce que le malheur enlève d'autorité au talent des plus habiles. Le respect et l'empressement de ses

disciples lui faisaient illusion. Il ne savait pas qu'une puissance interrompue ne se retrouve guère, et que

depuis sa chute une ombre funèbre avait été portée sur tout son avenir.

Il arriva que, pressé par ses élèves, il entreprit de rédiger ses leçons théologiques. Son intention déclarée
était d'affermir les fondements mêmes de la foi; et puisque le philosophe était maintenant un religieux, de

rendre témoignage de sa profession en enseignant la philosophie religieuse. Or, la première vérité de la

philosophie religieuse, c'est Dieu; la première question, c'est la nature de Dieu. Son ouvrage fut donc un

traité sur la nature de Dieu, c'est-à-dire sur l'Unité et la Trinité divine. C'est l'Introduction à la

Théologie
que nous avons encore[98]. Il essaie d'y exposer ce qui, ainsi qu'il l'observe lui-même, est
plus fait peut-être pour la pensée que pour l'expression. Démontrant, comme on dit, la foi par la raison, il

veut répondre aux hérétiques et surtout aux incrédules qui se piquent de philosophie, par un christianisme

philosophique. De là cette thèse persévéramment soutenue que le dogme peut être présenté sous une

forme rationnelle, qu'il faut comprendre ce qu'on croit, qu'il n'y a point de mystère qui ne puisse être

éclairci par des explications ou du moins par des similitudes choisies avec discernement, et que la

dialectique, cette maîtresse de la raison, doit être conciliée avec les croyances chrétiennes, si l'on ne veut

pas qu'elle les ébranle, en les mettant en contradiction avec ses propres lois. Une conséquence assez

naturelle était de placer l'autorité des philosophes presqu'au rang de celle des saints; de prétendre que la

raison, révélation intérieure, avait conduit les premiers aux mêmes notions que les seconds sur la nature

de Dieu et notamment sur la Trinité; que la vérité étant commune à tous, les sentiments qu'elle inspire

avaient pu l'être, et qu'il ne fallait pas entièrement désespérer du salut des sages de l'antiquité.

[Note 98: Ab. Op., pars II, p. 973. Tout le monde n'a pas regardé cet ouvrage comme celui qui fut
brûlé à Soissons et qu'on a cru perdu. Mais il contient ce qu'à Soissons on lui reprochait d'avoir écrit, et

les pensées et les expressions du prologue se rapportent parfaitement à ce qu'il dit dans l'Historia

calamitatum
de la composition de l'ouvrage condamné à Soissons. (Id., ep. I, p. 20. Voyez le
c. II du l. III de cet ouvrage.) L'assertion pour laquelle Othon de Frisingen dit qu'Abélard fut condamné

se trouve textuellement dans l'Introduction. (Id., Introd. ad Theol., l. II, p. 1078. - De Gest.

Frid.
, l. I, c. XLVII.)]

Or, cette foi de la raison, implicite et confuse dans Platon, plus développée, plus authentique, plus
puissante chez les chrétiens, c'est le dogme de l'unité de Dieu, seul incréé, seul créateur, seul

tout-puissant, bien suprême et perfection infinie. Mais, en Dieu ne distinguent la puissance, la sagesse et

la bonté; la première engendre la seconde, et la troisième procède de toutes deux. Car il y a encore de la

puissance dans la sagesse, et la bonté qui n'est ni l'une ni l'autre serait nulle et vaine si toutes deux

n'existaient pas, Tels sont les attributs distinctifs qui se personnifient dans le Père tout-puissant, dans le

Fils, verbe de Dieu, éternelle raison, suprême intelligence, dans le Saint-Esprit, source divine de grâce,

de charité et d'amour. Voilà les trois personnes de la Trinité, personnes distinguées entre elles

éminemment par lesdites propriétés, mais qui n'ont qu'une essence, qu'une substance, puisqu'il n'y a qu'un

Dieu dont toutes les oeuvres sont indivisibles et supposent à la fois la puissance, la sagesse et la bonté.

Cette notion de la nature essentielle de Dieu devait être conciliée avec ses attributs généraux, avec son

immutabilité, sa providence, sa prescience. Cette conciliation était l'objet de la dernière partie, qui est

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