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Charles de Rémusat - Abélard, I

ecclesiasticum. Deux des fugitifs, dont l'un était le serviteur perfide et vendu, furent repris et
condamnés à la peine du talion, après qu'on leur eut crevé les yeux. Quant à Fulbert, on ne put lui

arracher l'aveu de son crime; l'aveu sans doute était alors nécessaire à la preuve. D'ailleurs le chapitre de

Paris ne pouvait entièrement abandonner un de ses membres. Seulement, tous ses biens furent confisqués

au profit de l'Église. On croit qu'il se cacha et vécut oublié; il ne mourut qu'assez longtemps après,

compté toujours dans le collège des chanoines de Paris[88].

[Note 88: Ab. Op., ep. I, p. 17, pars 11, ep. I, p. 222, Not., p, 1149.]

Abélard n'avait pu mourir. Il lui fallait recommencer sa triste vie. Un seul parti lui restait que lui dictait la
honte plus que la piété; c'était d'entrer dans un cloître. Il s'y décida; mais il ne voulait pas être seul à

mourir au monde; il fallait qu'Héloïse n'eût appartenu qu'à lui. Il exigea qu'elle prononçât ses voeux avant

qu'il eût prononcé les siens[89]. Sur son ordre, Héloïse qui n'avait pas quitté sa retraite y prit d'abord le

voile de novice, et le monastère se ferma sur elle. Tous deux enfin, ils revêtirent irrévocablement l'habit

religieux, elle dans le couvent d'Argenteuil, lui dans l'abbaye de Saint-Denis (1119)[90].

[Note 89: Id., Ep. II, p. 47.]

[Note 90: Cette date est celle qu'adoptent la plupart des historiens. (Hist. litt., t. XII, p. 92.) Le
père Dubois veut que la retraite à Saint-Denis soit de 1117 ou 1118.(Hist. Eccl. paris., t. I, l. XI,

c. VII, p. 777.)]

Pour elle, au dernier moment, comme ses amis l'entouraient en pleurant et cherchaient encore à la
détourner de se soumettre, à moins de vingt ans, au joug insupportable de la vie monastique, elle répondit

par une citation toute classique qui prouve à la fois combien l'érudition et la passion, mêlées l'une à

l'autre dans son âme, y effaçaient le sentiment religieux. Elle prononça tout à coup, d'une voix

entrecoupée de sanglots et de larmes, cette plainte que Lucain prête à Cornélie, lorsqu'après Pharsale elle

revoit Pompée dont elle croit avoir causé la perte:

O maxime conjux,
O thalamis indigne meis, hoc juris habebat

In tantum fortuna caput? Car impia nupsi,

Si miserum factura fui? Nunc accipe poenas

Sed quas sponte luam[91].

[Note 91: Lucan. Phars., l. VIII, v. 94. «0 grand homme, ô mon époux, toi dont mon lit n'était pas
digne, voilà donc le droit qu'avait la fortune sur une si noble tête! Pourquoi, par quelle impiété t'ai-je

épousé, si je devais te rendre misérable? Accepte aujourd'hui la peine que je subis, mais que je subis

volontairement.»]

Et montant à l'autel d'un pas pressé, elle y prit le voile noir, bénit par l'évêque de Paris, et s'enchaîna
solennellement à la profession religieuse. Triste victime, obéissante et non résignée, elle se sacrifiait

encore à la volonté et au repos de celui qu'à regret elle avait accepté pour époux, et qu'elle abandonnait

en frémissant, pour se donner à l'époux divin sans foi, sans amour et sans espérance[92].

[Note 92: Ab. Op., ep. ii. p. 45 et 47.]

Voilà donc Abélard religieux à Saint-Denis. Le présent et l'avenir, tout est changé pour lui. Il a renoncé à
la fortune, à l'éclat, à la gloire du monde, et il se tourne, mais avec peu de goût et de ferveur, vers la

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