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Charles de Rémusat - Abélard, I

[Note 81: Ab. Op., ep. I, p. 13-16, ep. II, p. 45. Toutes nos expressions sont plus faibles que
celles dont Héloïse se servait encore, bien des années après ces événements.]

Pour lui, il écouta tous ces conseils, toutes ces prières, sans en être ébranlé. Il lui fallut subir une
discussion en règle, et le maître eut à réfuter son élève en dialectique.

Sans doute ce mariage coûtait quelque chose à son ambition; c'était un parti qui pouvait compromettre sa
position dans l'école, l'obliger au moins à renoncer à l'enseignement de la théologie, lui faire perdre son

canonicat, lui fermer la voie des hautes dignités de l'Église, et il ne les dédaignait pas; on dit même que la

mitre de l'évêque de Paris avait brillé à ses yeux. D'autres ont parlé de la pourpre romaine, que dis-je? de

la tiare pontificale elle-même. Ces ambitieux rêves séduisaient sans doute l'esprit d'Héloïse; mais la

situation présente pesait sur lui; il se flattait de tenir ses liens éternellement secrets; et dans son

aveuglement, il repoussait les inquiétudes d'une femme trop clairvoyante, et se confiait à l'avenir. Sa

volonté obtint ce qu'Héloïse, dans l'excès de son dévouement, appelait un sacrifice. Elle se résigna à

devenir la femme de celui qu'elle aimait plus que la lumière du jour. Cependant, en consentant avec des

soupirs et des larmes à son hymen, elle dit ces tristes mots: «Il ne nous reste plus qu'à donner par notre

perte commune l'exemple d'une douleur égale à notre amour.»

«Le monde entier a connu,» dit Abélard, «que dans ces paroles l'esprit de prophétie l'inspira[82].»

[Note 82: Id, Ep. I, p. 16. - On remarquera que dans tous ces raisonnements le sacerdoce n'est pas allégué
comme un empêchement; il n'en faudrait pas conclure rigoureusement qu'Abélard ne fût pas prêtre. Il ne

regardait pas le mariage comme absolument interdit aux gens d'Église. (Ab. Epit. theol., p. 91,

Berlin, 1836, et ci-après l. III, c. II.)]

Ils quittèrent la Bretagne, recommandant leur enfant à leur soeur, retournèrent clandestinement à Paris; et
quelques jours après, ils passèrent la nuit en oraison dans une église dont le nom est ignoré; ayant

accompli secrètement ainsi les vigiles des noces, le matin, au jour naissant, en présence de Fulbert et de

quelques amis, ils reçurent la bénédiction nuptiale; puis aussitôt ils se retirèrent sans éclat et chacun dans

sa demeure. A partir de ce moment, leurs entrevues furent rares et dérobées, et tous leurs soins tendirent

à cacher leurs nouveaux liens. Mais ces précautions devinrent inutiles. L'oncle même d'Héloïse et les

gens de la maison, dans le désir imprudent d'effacer un pénible scandale, divulguaient le mariage, violant

ainsi la foi promise. Héloïse, au contraire, se récriait et jurait avec imprécations que rien n'était plus

faux[83]. Irrité de ces démentis, Fulbert l'accablait d'outrages, et le séjour commun devenait

insupportable. Il fallut fuir encore.

[Note 83: «Illa autem contra anathematizare et jurare.» (Ep. 1, p. 17.)]

Il y avait près de Paris au village d'Argenteuil, sur les bords de la Seine, un couvent de femmes dédié à la
Vierge, établi sous la règle de Saint-Benoît, et richement doté par Adélaïde, femme de Hugues

Capet[84]. Une partie de l'enfance d'Héloïse s'y était écoulée: c'est là que la conduisit son mari. Il y avait

fait disposer l'habit de religieuse qui convenait à la vie cloîtrée, et elle le revêtit, mais sans prendre le

voile. Aucun esprit de retraite, aucun dégoût des joies du monde, aucune lassitude des passions ne

l'amenait au pied des autels. Elle n'y cherchait qu'un sûr asile. L'homme que le ciel lui avait maintenant

donné pour époux l'y venait voir de temps en temps, et leur amour ne respectait pas toujours la sainteté

du lieu. Les détours du cloître, la solitude des salles silencieuses cachèrent plus d'une fois un bonheur qui

ne pouvait donc cesser d'être criminel[85].

[Note 84: C'était un prieuré dépendant de l'abbaye de Saint-Denis et temporairement converti en couvent

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