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Charles de Rémusat - Abélard, I

Notre ambition a été de faire connaître, avec les ouvrages d'Abélard, le fond et les détails de ses
doctrines, les procédés de son esprit, les formes de son style, d'éclairer ainsi, à sa lumière, toute une

période encore obscure de la vie intellectuelle de la société française. Qu'on ne s'attende donc point à

trouver seulement ici des fragments épars de philosophie ou de théologie; mais bien une philosophie,

mais une théologie, chacune avec ses principes, sa méthode et son langage, chacune telle qu'un vieux

passé l'a connue, admirée, célébrée, alors que l'école était pour nos aïeux ce que la presse est devenue

pour leurs enfants. Au lieu de présenter des considérations générales sur l'esprit de notre philosophe,

nous suivrons cet esprit dans sa marche, nous le décrirons dans ses monuments. Ce ne sera pas une

simple critique, mais, s'il est possible, une reproduction du génie d'un homme. Ce sera en même temps, si

nos forces ne trahissent pas nos desseins, une introduction utile à l'étude de la scolastique, et par

conséquent à l'histoire de l'esprit humain dans le moyen âge.

Cet ouvrage devra toute son originalité à son exactitude, et rien n'y paraîtra nouveau que ce qui sera
scrupuleusement historique. L'intelligence et le savoir affectaient jadis des formes si différentes de celles

qui nous semblent aujourd'hui les plus naturelles, peut-être parce qu'elles nous sont les plus familières; le

caractère des questions, le choix des arguments, la portée des solutions, tout est si étrange chez les

scolastiques, que la raison même, dans leurs livres, n'est pas toujours reconnaissable, et que le bon sens y

prend quelquefois une tournure de paradoxe. La scolastique produit aujourd'hui l'effet d'une science en

désuétude qui étonne et ne persuade plus. Cependant, pour qui ne s'en tient pas à l'apparence, pour qui

brise l'enveloppe que prêtaient à la pensée le goût et l'érudition du temps, la scolastique contient dans son

sein, elle offre dans son cours et les problèmes de tous les siècles et quelquefois les idées du nôtre. C'est

que les formes de la science peuvent varier, mais le fond est invariable comme l'esprit humain. Les Grecs

n'ont presque rien dit à la manière des modernes, et cependant ils ont connu tous les systèmes, toutes les

hypothèses dont les modernes se sont vantés. Je ne sais pas même une erreur dans laquelle ils ne nous

aient devancés. Quand on lit les Dialogues de Platon, on y voit figurer, sous des noms antiques, Hobbes,

Locke, Hume et Kant lui-même. Ainsi chez les maîtres de la scolastique, nous reconnaissons des

Euthydème et des Protagoras, quelquefois Démocrite, Empédocle ou Parménide, ça et là des idées de

Platon, partout le souvenir et l'imitation d'Aristote. Sans doute le moyen âge morcelait la philosophie;

mais toutes les parties s'en tiennent si étroitement qu'on ne peut longtemps en isoler une, et des voies

différentes y ramènent au même point. L'esprit humain n'innove guère que dans les méthodes, et les

méthodes diversifient, mais ne détruisent pas son identité. Les idées sur lesquelles porte la philosophie se

présentent comme d'elles-mêmes à la réflexion. Dès que l'esprit se regarde, il les retrouve. C'est un

héritage substitué de génération en génération, comme ces pierres précieuses qui se perpétuent dans les

familles, et dont la disposition seule change suivant la mode et le goût des diverses époques.

Indestructibles, et inaltérables, ces idées demeurent dans l'esprit humain comme des symboles de

l'éternelle vérité.

Elles ne manquent donc à aucune grande philosophie; et elles peuvent être découvertes sous tous les
voiles que les caprices du raisonnement leur ont prêtés. Il est curieux et piquant parfois de les

reconnaître, malgré les déguisements dont les revêtent la philosophie et la théologie de nos pères. Cet

intérêt nous soutenait dans la tâche ingrate de pénétrer au fond de ces deux sciences, d'en reproduire les

idées et les expressions, de leur rendre, s'il nous était possible, la vie et la lumière. Cette restauration était

une oeuvre assez nouvelle. Depuis quelques années, on a bien su ressaisir avec sagacité le sens intime de

toutes les doctrines, on les a traduites avec succès dans une langue commune, celle de la critique

contemporaine. Mais à peine a-t-on osé, dans de courts passages, faire revivre l'enseignement original

des maîtres du passé. A peine celui qui a le premier parmi nous entrepris de retirer la scolastique d'un

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