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Charles de Rémusat - Abélard, I

orateur, un artiste, un poëte. L'amour avait complété son génie et achevé son universalité.

[Note 65: Abélard cite souvent Ovide, el quelquefois l'Art d'aimer.]

[Note 66: la bocca mi baciò tutto tremante; Galeotto fu il libro e chi lo scrisse. (DANTE, c. V.)]

[Note 67: «Duo autem, fateor, tibi specialiter inerant quibus foeminorum quarumlibet animos statim
allicere poteras, dictandi scilicet et cantandi gratia.» (Ab. Op., ep. II, p. 46.)]

On sent que tout dut seconder une séduction inévitable. L'étude leur donnait toutes les occasions de se
voir librement, et le prétexte de la leçon leur permettait d'être seuls. Alors les livres restaient ouverts

devant eux; mais ou de longs silences interrompaient la lecture, ou des paroles intimes remplaçaient les

communications de la science. Les yeux des deux amants se détournaient du livre pour se rencontrer et

pour se fuir. Bientôt la main qui devait tourner les pages, écarta les voiles dont Héloïse s'enveloppait, et

ce ne fut plus des paroles, mais des soupirs qu'on put entendre. Enfin la passion triomphante emporta les

deux amants jusqu'aux limites de son empire. Tout fut sacrifié à ce bonheur sans mélange et sans frein.

Tous les degrés de l'amour furent franchis. Que sais-je? jusqu'aux droits de l'enseignement, jusqu'aux

punitions du maître, devinrent, c'est Abélard qui l'avoue, des jeux passionnés dont la douceur

surpassait la suavité de tous les parfums
. Tout ce que l'amour peut rêver, tout ce que l'imagination de
deux esprits puissants peut ajouter à ses transports, fut réalisé dans l'ivresse et dans la nouveauté d'un

bonheur inconnu[68].

[Note 68: Les passages dont je rends ici la pensée, ont été cités partout. Je n'en rapporte que deux comme
pièces il l'appui: «Quoque minus suspicionis habermus, verbera quandoque dabat amor.... quae omnium

unguentorum suavitatem transcenderent.... si quid insolilum amer excogitare potuit, est additum.» -

(Ab. Op., ep. I, p. 11.)]

Mais cependant, qu'était devenu l'enseignement des écoles? le maître Pierre ennuyé, dégoûté, n'y
paraissait plus qu'à regret. A peine lui restait-il quelques heures de jour pour les donner à l'étude. Quant à

ses leçons, il les faisait avec négligence et froideur; il répétait d'anciennes idées, et ne parlait plus

d'inspiration. Devenu un simple récitateur, il n'inventait plus rien, ou s'il inventait quelque chose,

c'étaient des vers et des vers d'amour. Il paraît qu'il en composa beaucoup en langue vulgaire, ou, comme

on disait alors, barbare[69]; ces chansons étaient vraisemblablement dans le goût des trouvères, dont il

fut un des premiers en date, ou, si l'on veut, le prédécesseur. À tous ses talents, à toutes les initiatives de

son esprit, il faudrait donc ajouter celle de la poésie nationale. Chose plus singulière! il laissait ses

chansons d'amour se répandre au dehors et courir la ville et le pays; longtemps après cette époque, elles

se retrouvaient encore dans la bouche de ceux dont la situation ressemblait à la sienne[70]. Car il devint

de bonne heure le patron des amoureux, et il avait «du talent pour les vaudevilles,» dit un bénédictin qui

a écrit sa biographie[71]. Ainsi l'aventure qui aurait dû rester le touchant mystère de toute sa vie devint

un bruit public et passa de son aveu et par degrés à cet état de roman populaire qu'elle a conservé jusqu'à

nos jours. Il y avait dans cet homme quelque chose de l'insolence de ces natures faites pour le

commandement et la royauté. Il posait sans voile devant la foule; il semblait penser que tout ce qui

l'intéressait devenait digne de l'attention générale, que ses actions surpassaient le jugement commun et

que tout en lui devait être donné comme en spectacle au monde.

[Note 69: Barbarice. (Ab. Op., part. II, Exp. symb., p. 369.)]

[Note 70: «Abélard serait donc le premier des trouvères,» dit M. Ampère. (Hist. de la format. de la
lang. franç.
, préf., p. XX.) Cependant M. Leroux de Lincy, qui a publié un Recueil des chants

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