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Charles de Rémusat - Abélard, I

Et fu greslete et alignie,
Ne fu fardée ne guignie (déguisée):

Car el n'avoit mie mestier

De sol tifer ne d'afetier.

Les cheveus ot blons et si lons

Qu'il li batoient as talons;

Nez ot bien fait, et yelx et bouche.

Moult grand douçor au cuer me touche,

Si m'aïst Diex, quant il me membre (souvient)

De la façon de chascun membre,

Qu'il n'ot si bele fame ou monde,

Briément el fu jonete et blonde,

Sede (gracieuse), plaisante, aperte, et cointe (jolie ),

Grassete et gresle, gente et jointe.

Il chercha donc les moyens d'arriver jusqu'à elle et de se rendre familier dans la maison. Des amis
s'entremirent, et il fit proposer à l'oncle Fulbert, qui demeurait dans le voisinage des écoles, de le prendre

en pension chez lui pour un prix convenu. Il fit valoir ses travaux assidus, l'ennui que lui causaient les

soins dispendieux d'une maison, sa négligence plus dispendieuse encore. Fulbert était avide, et de plus

très-jaloux d'augmenter par tous les moyens l'instruction de sa nièce. Non-seulement il consentit à tout,

mais il crut avoir désiré lui-même ce qu'on espérait de lui, et vint en suppliant commettre entièrement sa

pupille à l'illustre et redoutable précepteur, qui devait la voir à toute heure, qui, chaque fois qu'il

reviendrait des écoles, pouvait, ou le jour ou la nuit, lui donner des leçons, et même, voyez la naïveté de

cet âge, la frapper à la façon d'un maître, si l'élève était indocile[61]. Abélard admira tant de simplicité; il

lui semblait que l'on confiait la brebis au loup ravissant. Non-seulement on lui accordait la liberté,

l'occasion, mais jusqu'à l'autorité, et au droit de menacer et de punir celle que la séduction n'aurait pu

vaincre. Deux choses aveuglaient le vieillard; l'amour-propre passionné qui l'attachait aux succès de sa

nièce, et l'ancienne réputation de pureté de la vie passée d'Abélard. «Que dirai-je de plus?» écrit ce

dernier en racontant tout ceci, «nous n'eûmes qu'une maison, et bientôt nous n'eûmes qu'un coeur[62].»

[Note 61: «Bernardus carnotensis, exundantissimus modernis temporibus fons literarum in Gallia....
quoniam memoria exercitio firmatur, ingeniumque acuitur ad imitandum ea quae audiebant, alios

admonitionibus, alios flagellis et poenis urgebat.» Ainsi parle un des élèves de Bernard de Chartres, Jean

de Salisbury. (Metalog., l. I, c. XXIV.) Quant au droit qu'Abélard reçut de Fulbert de frapper son

élève, il faut voir dans le texte tout ce qu'Abélard en raconte. (Ep. I, p. 11, et ep. V, p, 71.)]

[Note 62: Ab. Op., ep. I, p. 11.]

«A mesure que l'on a plus d'esprit,» a dit Pascal, «les passions sont plus grandes, parce que les passions
n'étant que des sentiments et des pensées qui appartiennent purement à l'esprit, quoiqu'elles soient

occasionnées par le corps, il est visible qu'elles ne sont plus que l'esprit même, et qu'ainsi elles

remplissent toute sa capacité. Je ne parle que des passions de feu.... La netteté d'esprit cause aussi la

netteté de la passion; c'est pourquoi un esprit grand et net aime avec ardeur, et il voit distinctement ce

qu'il aime[63].»

[Note 63: Fragment publié par M. Cousin. (Des Pensées de Pascal, seconde édition, p.897.)]

On montre encore dans la Cité, au bord du chevet de Notre-Dame, près l'ancien quartier du cloître, a

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