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Charles de Rémusat - Abélard, I

semblait vivre pour la foi et la science, et qui souvent ne s'animait que de la double passion du pouvoir
ou de la dispute. A côté des prêtres, et sous leur surveillance, parfois inquiète, souvent impuissante,

s'agitait, dans le monde des études sacrées et profanes, cette population de clercs à tous les degrés, de

toutes les vocations, de toutes les origines, de toutes les contrées, qu'attirait la célébrité européenne de

l'école de Paris; et dans cette école, au milieu de cette nation attentive et obéissante, on voyait souvent

passer un homme au front large, au regard vif et fier, à la démarche noble, dont la beauté conservait

encore l'éclat de la jeunesse, en prenant les traits plus marqués et les couleurs plus brunes de la pleine

virilité. Son costume grave et pourtant soigné, le luxe sévère de sa personne, l'élégance simple de ses

manières, tour à tour affables et hautaines, une attitude imposante, gracieuse, et qui n'était pas sans cette

négligence indolente qui suit la confiance dans le succès et l'habitude de la puissance, les respects de

ceux qui lui servaient de cortège, orgueilleux pour tous, excepté devant lui, l'empressement curieux de la

multitude qui se rangeait pour lui faire place, tout, quand il se rendait à ses leçons ou revenait à sa

demeure, suivi de ses disciples encore émus de sa parole, tout annonçait un maître, le plus puissant dans

l'école, le plus illustre dans le monde, le plus aimé dans la Cité. Partout on parlait de lui; des lieux les

plus éloignés, de la Bretagne, de l'Angleterre, du pays des Suèves et des Teutons, on accourait

pour l'entendre; Rome même lui envoyait des auditeurs[52]. La foule des rues, jalouse de le contempler,

s'arrêtait sur son passage; pour le voir, les habitants des maisons descendaient sur le seuil de leurs portes,

et les femmes écartaient leur rideau, derrière les petits vitraux de leur étroite fenêtre. Paris l'avait adopté

comme son enfant, comme son ornement et son flambeau. Paris était fier d'Abélard, et célébrait tout

entier ce nom dont, après sept siècles, la ville de toutes les gloires et de tous les oublis a conservé le

populaire souvenir.

[Note 52: L'affluence fabuleuse des auditeurs de tout pays aux leçons d'Abélard est attestée par tous les
contemporains, amis ou ennemis; d'abord par lui-même, puis par Foulque de Deuil, Bérenger de Poitiers,

saint Bernard, Othon de Frisingen, Jean de Salisbury, les auteurs de la Chronique du couvent de

Morigni
, etc. etc. (Ab. Op., ep. I, p. 6; ep. II, p. 46; pars II, ep. I, p. 218. Not., p. 1155. - Saint
Bern.; ep. CLXXXVIII, CLXXXIX, etc. - Ott. Fris. De Gest. Frid., l. I, c. XLVII. - Johan.

Saresb. Metal. l. II, c. x. - Rec. des Hist. Ex Chron. maurin., t. XII, p. 80.)]

Telle était sa situation à ce moment le plus calme et le plus brillant de sa vie. Il ne devait cette situation
qu'à lui-même, à son travail, à son opiniâtreté, à sa belliqueuse éloquence, et rien ne lui interdisait de

penser qu'il la dût aussi à l'empire de la vérité.

Il semblait donc, il pouvait se croire revêtu d'un apostolat philosophique; et cette fois, la mission
spirituelle n'était pas une mission de pauvreté, d'humiliations ni de souffrances. Sa richesse égalait sa

renommée; car l'enseignement n'était pas gratuitement donné à ces cinq mille étudiants qui, dit-on,

venaient de tous les pays pour l'entendre. Parvenu à ce faîte de grandeur intellectuelle et de prospérité

mondaine, il n'avait plus qu'à vivre en repos.

Mais le repos était impossible: il ne convient qu'aux destinées obscures et aux âmes humbles. Abélard
s'estimait désormais, c'est lui qui l'avoue, le seul philosophe qu'il y eût sur la terre[53]. Aucune raison

humaine n'a encore résisté à l'épreuve d'un rang suprême et unique. Abélard, oisif, ne pouvait donc rester

calme; il fallait que par quelque issue l'inquiétude ardente de sa nature se fît jour et se donnât carrière.

Des passions tardives éclatèrent dans son âme et dans sa vie, et il entra, poussé par elles, dans une

destinée nouvelle et tragique qui est devenue presque toute son histoire.

[Note 53: «Cum jam me solum in mundo superesse philosophum estimarem.» (Ep. I, p. 9.)]

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