bibliotheq.net - littérature française
 

Charles de Rémusat - Abélard, I

à Laon. Par ce genre d'enseignement il obtint un grand succès, et bientôt il eût dans la théologie autant de
faveur que dans la prédication philosophique. Tout le domaine de la science fut rangé sous sa loi, une

multitude studieuse se pressa en s'inclinant autour de lui, et il vécut tranquille quelques années.

On aime à se représenter l'existence d'Abélard, ou, comme on l'appelait, du maître Pierre, à cette époque
de sa vie, au milieu de cette ville de Paris qu'il remplissait de son nom. Paris, ce n'était guère alors que la

Cité. Sur cette île fameuse, qui partage la Seine au milieu de notre capitale, se concentraient toutes les

grandes choses, la royauté, l'Église, la justice, l'enseignement. Là, ces divers pouvoirs avaient leur

principal siége. Deux ponts unissaient l'île aux deux bords du fleuve. Le Grand-Pont conduisait sur la

rive droite, à ce quartier qu'entre les deux antiques églises de Saint-Germain-l'Auxerrois et de

Saint-Gervais, commençait à former le commerce, et qu'habitaient les marchands étrangers, attirés par

l'importance et la renommée déjà considérable de la Lutèce gauloise. C'étaient eux qui devaient,

confondus sous le nom d'une seule nation, le transmettre à une partie de cette ville nouvelle qui allait

s'appeler le quartier des Lombards. Vers la rive gauche, le Petit-Pont menait au pied de cette colline dont

l'abbaye de Sainte-Geneviève couronnait le faîte, et sur les flancs de laquelle l'enseignement libre avait

déjà plus d'une fois dressé ses tentes. Les plaines voisines se couvraient peu à peu d'établissements pieux

ou savants, destinés à une grande renommée; à l'est, la communauté de Saint-Victor venait d'être fondée;

à l'ouest, la vieille abbaye de Saint-Germain-des-Prés attestait, dans sa grandeur, le souvenir de ce saint

évêque de Paris dont la mémoire le disputait à celle de saint Germain d'Auxerre; car les deux plus

anciens monuments de Paris sont dédiés au même nom[51]. Là aussi, la jeunesse de la ville, et ces

écoliers, ces clercs qui n'étaient pas tous jeunes alors, venaient sur des prés, devenus des lieux

historiques, chercher les exercices et les rudes jeux qui convenaient à la robuste nature des hommes de ce

temps. Leur résidence était surtout dans le voisinage du Petit-Pont, et leur foule toujours croissante ne

pouvant tenir dans l'île, s'était répandue sur le bord de la rivière, au pied de la colline, qui devait par eux

s'appeler le pays latin, et opposer, d'une rive à l'autre la ville de la science à la ville du commerce.

[Note 51: Saint Germain d'Auxerre fui évêque au Ve siècle et saint Germain de Paris, au VIe. L'église de
Saint-Germain-l'Auxerrois, fondée, dit-on, par Chilpéric I, détruite par les Normands, fut rebâtie par le

roi Robert; et il peut subsister quelque chose de cette reconstruction dans l'édifice actuel. On dit que le

portail est du temps de Philippe le Bel; les parties modernes sont du XVIe siècle. La fondation de

Saint-Germain-des-Prés, sous une autre invocation, date du temps de saint Germain lui-même (23

décembre 558). Cette église fut détruite aussi par les Normands. La reconstruction en fut commencée au

plus tard en 990, et terminée, dit-on, en 1014; l'église, à peu prés dans son état actuel, a été dédiée en

1163. Voyez dans les Documents inédits sur l'histoire de France, Paris sous Philippe le Bel, p.

362 et 454, et l'Histoire du diocèse de Paris, par l'abbé Lebeuf.]

Dans la Cité, vers la pointe occidentale de l'île, s'élevait le palais souvent habité par nos rois, théâtre de
leur puissance et surtout de ce pouvoir judiciaire qui y règne encore en leur nom, et qui alors même,

exercé par leurs délégués, paraissait la plus populaire de leurs prérogatives et le signe reconnaissable de

leur souveraineté. Un jardin royal, comme on pouvait l'avoir en ce siècle, un lieu planté d'arbres entre le

palais et le terre-plein où Henri IV a sa statue, s'ouvrait en certains jours comme promenade publique au

peuple, à l'école, au clergé, et à ce peu de nobles hommes qui se trouvaient à Paris. En face du palais,

l'église de Notre-Dame, monument assez imposant, quoique bien inférieur à la basilique immense qui lui

a succédé, rappelait à tous, dans sa beauté massive, la puissance de la religion qui l'avait élevé, et qui de

là protégeait en les gouvernant les quinze églises dont on ne voit plus les vestiges, environnant la

métropole comme des gardes rangés autour de leur reine. Là, à l'ombre de ces églises et de la cathédrale,

dans de sombres cloîtres, en de vastes salles, sur le gazon des préaux, circulait cette tribu consacrée, qui

< page précédente | 31 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.