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Charles de Rémusat - Abélard, I

identiques aux généralités, les parties se confondront avec le tout, et c'en sera fait de toute différence
essentielle, de toute différence qui sépare les espèces des genres, les individus des espèces, et les parties

des touts. On retomberait ainsi par une autre voie dans l'unité confuse à laquelle mène le réalisme, ou

bien il faudrait mutiler la science et égaler au néant tout ce qui est désigné par les noms généraux. Or, ces

noms généraux ont certainement une valeur. Ils répondent à ce qu'entend l'esprit de l'homme, lorsqu'il

embrasse une collection d'individus ou de choses particulières, en les rapprochant par leurs communs

caractères, et lorsqu'il conçoit cette multitude comme une unité, ou l'un des êtres qui la

composent comme faisant partie de cette totalité. Ainsi les universaux sont les expressions de

conceptions
fondées sur les réalités[41].

[Note 41: Ouvr. inéd., De Gener. et Spec., p. 522, 524 et suiv. - Voyez aussi le livre II de cet
ouvrage, c. viii, ix et x. - Abélard a bien donné, d'après Boèce, cette théorie de la formation des idées

générales; mais il n'a pas soutenu que les genres et les espèces ne fussent rien que ces idées. Sa doctrine

est plus subtile et plus scientifique. Ce sont les modernes qui n'en ont extrait que cela.]

Telle était la doctrine qu'Abélard passe pour avoir soutenue, et que les classificateurs de systèmes ont
appelée le conceptualisme. Ce nom se lit dans les histoires de la philosophie, qui cependant ont

toutes été écrites avant que les ouvrages philosophiques d'Abélard fussent connus[42].

[Note 42: Ces ouvrages n'ont en effet paru qu'en 1836. Aucun des auteurs antérieurs à cette époque ne dit
les avoir étudiés ou connus en manuscrit. Ce qu'on avait de plus certain sur la philosophie d'Abélard,

c'était quelques lignes sommaires et obscures dans l'Historia calamitatum, et le dire plus clair,

mais non moins succinct, d'Othon de Frisingen et de Jean de Salisbury. (Ab. Op., ep. i, p. 5. - Ott.

Fris. De Gest. Frid., l. I, c. CLVII, et Johan. Saresb., Rec. des Hist., t. XIV, p. 300.)]

L'ardeur de l'esprit, la curiosité de savoir, l'ambition de vaincre ne permettaient pas qu'Abélard se
contentât d'une autorité sans combat; c'était un génie militant. Le nouvel élève d'Aristote avait aussi la

passion des conquêtes. Roi dans la dialectique, il voulut dominer encore dans la théologie. Il résolut d'en

faire désormais sa principale étude.

Le maître qui tenait le sceptre de cette science était Anselme de Laon. Né dans la première moitié du XIe
siècle, après avoir étudié sous Anselme de Cantorbery, il avait commencé à enseigner lui-même à Paris,

et Guillaume de Champeaux était un de ses disciples. Depuis plus de vingt ans, retiré à Laon, sa patrie,

scolastique ou chancelier de cette église, doyen du chapitre métropolitain, il enseignait la théologie avec

beaucoup d'éclat, et le clergé, même l'épiscopat se peuplaient de ses élèves. Sa manière d'enseigner était

simple. C'était un commentaire suivi et presque interlinéaire du texte de l'Écriture. Mais il s'était acquis

tant de réputation que ses leçons attiraient à Laon des auditeurs de toutes les parties de l'Europe, et qu'il

est compté parmi les auteurs de la célébrité de l'école des Gaules[43]. Cette autorité, déjà ancienne, il la

devait au temps plus encore qu'au mérite; du moins Abélard le dépeint-il comme un vieillard orthodoxe,

instruit, disert, mais dont l'esprit manquait de fermeté et de décision. Qui l'abordait incertain sur un point

douteux le quittait plus incertain encore. Il charmait ses auditeurs par une étonnante facilité d'élocution,

mais le fond des idées était peu de chose, et il ne savait ni résister ni satisfaire à une question. «De loin,»

dit Abélard, «c'était un bel arbre chargé de feuilles; de près, il était sans fruits, ou ne portait que la figue

aride de l'arbre que le Christ a maudit. Quand il allumait son feu, il faisait de la fumée, mais point de

lumière[44].»

[Note 43: Hist. litt. de la Fr., t. X, p. 170.]

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