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Charles de Rémusat - Abélard, I

avancé ce travail pour les écrits d'Aristote. Thémiste, qui est du IVe siècle, avait laissé des commentaires
sur Aristote, dont il reste quelques-uns, comme ceux sur les Derniers Analytiques, la Physique, le Traité

de l'Ame; Priscien, du VIe siècle, a écrit sur toutes les parties de la Grammaire. La Rhétorique à

Herennius a fourni plusieurs passages aux livres d'Abélard, et avant comme après lui on a longtemps

attribué à saint Augustin deux traité sur les principes de la dialectique, et sur les dix catégories. Abélard

avait certainement sous les yeux la version des deux premiers traités qui composent l'Organon, celle de

l'Introduction de Porphyre et quatre ouvrages de Boèce. Quant à Priscien, Thémiste, etc., on ne sait s'il

les connaît autrement que par des citations. (Cf. ci-après, l. II, c. i et iii. - Recherches sur les

traductions d'Aristote
, par A. Jourdain. - Ouvr. inéd. d'Ab., Introd. p. xlix et 1; Dialect., p.
229. - Saint Augustin, Op., t. I, append. - Tennemann, Man. de l'Hist. de la Phil., t. I, sec.

233.)]

A cet enseignement purement philosophique et qui n'était ni sans austérité ni sans sécheresse, se mêlaient
quelques digressions littéraires, et même, au dire de ses contemporains, il ne s'interdisait pas les

plaisanteries et le badinage[39]. Autant que le lui permettait la rigueur de son esprit passionnément

raisonneur, il tempérait les âpretés de la logique par quelques souvenirs des poëtes qu'il aimait. Virgile et

Horace, Ovide et Lucian, toujours présents à sa mémoire, lui fournissaient des citations ou des allusions

souvent heureuses; eux aussi, il les invoquait comme une autorité; de ce qu'ils avaient chanté, il dit

quelquefois: Il est écrit. (Scribitur, scriptum est.)

[Note 39: «Plurimum in inventionum subtilitate, non solum ad philosophiam necessariarum, sed et pro
commovendis adjocos animis hominum utilium valens.» (Ott. Fris. de Gest. Frid., l. I, c. XLVII. -

Rec. des Hist., t. XIII, p. 654)]

Mais son vrai maître, c'était toujours celui qui avait instruit Alexandre, et qui semblait devoir, comme par
continuation, être le précepteur du conquérant de l'école. L'esprit perçant d'Abélard donnait, dans les cas

douteux, raison au créateur de la science sur ses continuateurs, et par lui l'autorité d'Aristote s'élevait peu

à peu à l'infaillibilité. Et cependant il n'en faisait encore que le premier des péripatéticiens ou le prince de

la dialectique. C'était Platon qu'il appelait le plus grand des philosophes[40]. Il s'incline devant lui

presque sans le connaître, et toutes les fois qu'il peut trouver dans la tradition ou dans quelques citations

éparses de ses ouvrages une idée qu'il comprenne assez pour l'appliquer à ce qu'il étudie, il lui fait place

avec respect, il essaie d'y subordonner les idées péripatéticiennes et voudrait, s'il le pouvait, platoniser la

dialectique d'Aristote.

[Note 40: Ab. Op., Introd. ad theol., p. 1012, 1026, 1032, 1070 et 1134. - Ouvr. inéd.
Dialect.
, p. 204 et 205. Cette autorité si grande de Platon, que l'on connaissait si peu, venait des Pères
de l'Église et surtout de saint Augustin.]

Mais bien qu'il ait grand soin, en toute question, de rechercher ce que disait l'autorité avant de se
demander ce que dicte la raison, il ne craint pas de suivre parfois l'inspiration de sa propre intelligence, et

après avoir emprunté la science, il lui prête du sien pour l'enrichir. Il ne s'interdit pas d'être lui-même, et

il a réussi à passer pour inventeur; on lui attribue un système et une secte. En effet, il s'est flatté d'avoir

produit une solution nouvelle de cette grande et capitale question, dont il fait lui-même le noeud gordien

de la philosophie.

Quand il eut réfuté le réalisme dans Guillaume de Champeaux, il prétendit se garantir du nominalisme, et
il réfuta Roscelin. Il insista principalement sur cet argument que, s'il n'existe à la lettre que des individus,

les noms généraux seront eux-mêmes des noms d'individus; et, de la sorte, les individualités seront

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