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Charles de Rémusat - Abélard, I

Ovid. Metam., 1. XIII. - Ab. Op., ep. 1, p. 7.]

En effet, bientôt la lutte cessa d'être possible. Plus de résistance, plus même de rivalité. Abélard allait
régner sans partage dans l'école, lorsqu'il fut encore obligé de quitter la France. Son père s'était, comme

on disait alors, converti. Il venait d'embrasser la vie religieuse, et Lucie, sa femme, se disposait, suivant

la règle, à imiter cet exemple. Tendrement aimée de son fils, elle l'appela près d'elle. Tous deux avaient

leurs adieux à se faire dans le siècle. Il partit, il revit la Bretagne et sa mère, et quand après une courte

absence il revint à Paris; il trouva l'école silencieuse et libre. Guillaume de Champeaux, abandonnant à la

fois la retraite et l'enseignement, s'était réfugié dans les dignités ecclésiastiques. Il était évêque de

Châlons-sur-Marne.

Ç'avait été un professeur très-habile, un logicien très-ingénieux, et sa réputation était grande; mais elle
avait vieilli. Il n'avait su ni souffrir la contradiction ni repousser l'attaque. Son caractère manquait à la

fois de générosité et d'énergie, et, dans le combat, son esprit lui fit faute. Mais il fut un prélat pieux et

respecté, placé à la tête de l'épiscopat des Gaules pour la science de l'Écriture sainte. On comprend que

celui qui avait régi si longtemps les Écoles sublimes (tel était le nom donné aux cours de haute

science) devait faire un grand évêque: aussi en a-t-il reçu le titre[33]. Il administra son diocèse pendant

sept années et mourut regretté de saint Bernard dont il était l'ami et à qui, le premier peut-être, il fit

connaître Abélard[34].

[Note 33: «Magnum Wuillelmum episcopum, qui sublimes scholas rexerat.» (Ex Chron. mauriniae.
Recueil des Histor.
, t. XII, p.76. - Saint Bern. Op., t. I, p. 13.)]

[Note 34: La date de l'élection de Guillaume de Champeaux, comme celle de sa mort, est controversée.
Les uns veulent qu'il ait été évêque en 1112 et soit mort en 1119 (Duchesne, Ab. Op.; Not., p.

1147 et 1163. - Gervaise, Vie d'Ab., t. I, p. 23); les autres, que la promotion soit de 1113 et le

décès de 1121, le 22 mars. (Mabillon, saint Bern., Op., t. I, p. 13, 61 et 302. - Durand et

Martene, Thes. nov. anecd., t. V, p.877. - Gallia Christ., t. IX, p. 878. - D. Brial, Rec.

des Hist.
, t. XIV, p. 279. - Hist. litt. de la Fr., t. XII, p. 476, et t. X, p. 310 et 311.) Des deux
côtés on invoque des textes. Les tables manuscrites de l'évêché de Châlons portaient qu'il avait

administré pendant sept ans.]

On était en 1113; Abélard, dans la force de l'âge et du talent, avait constitué son enseignement, son
autorité, presque sa gloire. Il dominait l'école de Paris; c'était être dictateur dans la république des lettres.

Ses doctrines avaient pris leur caractère définitif. A l'exception de la théologie, dans laquelle il lui restait
encore des progrès à faire, il avait à peu près fermé le cercle de ses études. Ses contemporains ont vanté

son savoir et l'ont dit égal à la science humaine, éloge quelque peu hyperbolique[35]. Nous avons vu qu'il

n'était point versé dans l'arithmétique, ni probablement dans aucune des sciences du calcul. Ceux qui

veulent qu'il n'ait rien ignoré, même le droit, chose plus que douteuse, citent en preuve une anecdote qui

indiquerait seulement qu'il ne comprenait pas une loi des empereurs Valentinien, Théodose et Arcadius

sur les limites[36]. Il ne possédait bien d'autre langue que le latin; le grec, dont l'étude était d'ailleurs

alors difficile et rare, ne lui était, je crois, connu que par quelques mots de la langue philosophique. Il

avoue qu'il ne lisait les auteurs grecs que dans la traduction, et l'on n'a nulle preuve qu'il entendît

l'hébreu[37]. Mais son instruction littéraire était fort étendue; elle embrassait à peu près tous les auteurs

de l'antiquité latine connus de son temps, et le nombre en était plus grand qu'on ne pense. Le XIIe siècle

était plus lettré que le XVe ne l'a laissé croire, et il n'est pas sûr que l'esprit humain ait tout gagné à cesser

de se développer suivant la direction que le moyen âge lui avait donnée, et à subir cette révolution qu'on

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