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Charles de Rémusat - Abélard, I

venu pour se taire insista avec énergie; mais il ne put obtenir une réponse. Sur sa mine, Abélard ne
pensait pas qu'il en valût la peine, et levait les épaules sans l'écouter; mais ses disciples qui connaissaient

Gosvin lui dirent que c'était un subtil disputeur, et l'engagèrent à l'entendre. «Qu'il parle donc,» dit

Abélard, «s'il a quelque chose à dire.» Le jeune athlète, libre enfin d'entrer en lice, commença l'attaque. Il

posa sa thèse, et ouvrit une controverse en règle. Nous ignorons quel en était le sujet, quels en furent les

détails et les incidents, et toute cette histoire ne nous est connue que par un moine du couvent dont

Gosvin fut un jour abbé[31]. Mais selon lui, le petit David terrassa le géant; il conquit tout d'abord

l'attention de l'auditoire par la gravité de sa parole; puis, il enlaça si savamment son adversaire par des

assertions qu'on ne pouvait ni éluder ni combattre qu'il lui ferma peu à peu tout moyen d'évasion et

parvint graduellement à le réduire à l'absurde. Ayant ainsi garrotté ce Protée par les indissolubles

liens de la vérité
, il redescendit triomphalement la montagne, et en rentrant dans les salles où
l'attendaient ses condisciples impatients, il fut accueilli par des cris de victoire et d'allégresse.

[Note 30: «Non disputator, sed cavillator, plus joculator quam doctor.... Quod pertinax esset in errore, et
quod, si secundum se non esset, nunquam acquiesceret veritati.» (Id. ibid., p. 443.)]

[Note 31: On attribue à Alexandre, successeur de Gosvin au titre d'abbé d'Anchin, ou plus exactement à
deux moines qui l'avaient connu et n'écrivaient que huit ou dix ans après sa mort, la biographie d'où nous

extrayons ce récit. Elle a été imprimée a Douai en 1620, et insérée par fragment dans le Recueil des

Historiens des Gaules
. (T. XIV, p. 441-445. - Hist. litt., t. XIII, p. 605.)]

Quoi qu'on doive penser de cette anecdote, on ne voit pas que Gosvin ait suscité contre Abélard une
résistance ou une concurrence bien formidable. Si ses amis vinrent le prier d'ouvrir école à son tour, il

n'osa le tenter à Paris, ou du moins sa tentative n'y a laissé nulle trace. C'est à Douai, sa ville natale, qu'il

paraît avoir fondé un véritable enseignement; et il devint, en 1131, abbé d'Anchin, en attendant la

canonisation, car on l'appelle saint Gosvin. Mais nous le retrouverons plus tard.

Rien cependant n'arrêtait la marche ascendante d'Abélard. Du haut de sa montagne, il devenait de fait le
maître des écoles, et celui qui dans la Cité en occupait la place n'était plus qu'un vain simulacre sur une

chaire impuissante.

À ces nouvelles, Guillaume de Champeaux veut faire un dernier effort. Il quitte les champs, il reparaît; il
ramène la congrégation à Saint-Victor; il rassemble tous ses partisans, comme s'il venait délivrer dans

l'école son soldat, sentinelle abandonnée. Ce retour commença par perdre ce triste remplaçant; il avait

encore quelques auditeurs; on trouvait qu'il était habile à expliquer Priscien, écrivain plus

recommandable en grammaire qu'en philosophie. On l'abandonna; il fut obligé de quitter sa chaire, et ses

élèves retournèrent à Guillaume de Champeaux, qui lui-même, désespérant de la gloire mondaine,

sembla de plus en plus se tourner vers la vie monastique. Cependant les hommes secondaires ayant ainsi

disparu, rien ne s'interposait plus entre Abélard et Guillaume. Devant eux l'arène était ouverte et libre, et

le combat s'engagea entre les deux écoles, entre les deux maîtres. Peut-on demander quelle fut l'issue de

la lutte? D'un côté était l'espérance, la nouveauté, la jeunesse. De l'autre, les souvenirs d'une autorité

incontestée, d'une influence vieillie, d'une domination facile, tout ce qui perd les pouvoirs menacés de

révolution. Chaque jour des victoires de détail venaient préparer le triomphe d'Abélard, et couronnaient

le maître dans ses élèves. Enfin l'événement prononça. «Si vous me demandez,» dit Abélard, en citant

Ovide, «quelle fut la fortune du combat, je vous répondrai comme Ajax: Il ne m'a pas vaincu [32].»

[Note 32: Si quaeritis hujus Fortunam pugnae, non sum superatus ab illo.

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