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Charles de Rémusat - Abélard, I

mots de l'ouvrage. Ils seront le meilleur préambule de notre analyse.

[Note 555: P. Abaelardi tractalus de Intellectibus; c'est le titre du manuscrit qui provient de la
bibliothèque du Mont-Saint-Michel. M. Cousin l'a publié dans la 4'e édition de ses Frag. phil., t.

III, Append., XI, p. 448 et suiv.]

«Voulant traiter des spéculations, c'est-à-dire des concepts, nous nous proposons, pour en faire une étude
plus exacte, d'abord de les distinguer des autres passions ou affections de l'âme, de celles du moins qui

paraissent le plus se rapprocher de leur nature; puis de les distinguer les uns des autres par leurs

différences propres, autant que nous le jugerons nécessaire pour la science du discours.

«Il y a cinq choses dont il convient de les isoler soigneusement: le sens, l'imagination, l'estimation, la
science, la raison[556].

[Note 556: «Sensus, Imaginatio, existimatio, scientia, ratio.» Cette distribution des principales facultés de
l'esprit humain ne se trouve nulle part énoncée en termes exprès dans Boèce; du moins je ne l'y ai pas

découverte. Il est impossible cependant d'en rapporter tout l'honneur à Abélard, d'autant que c'est à peu

près la division de l'âme que l'on trouve exposée d'une manière si remarquable dans le l. III du de

Anima
d'Aristote, [Grec: Listhaesis, phantasia, doxa, epistaemae, nous]. Il serait curieux de
rechercher comment et par qui cette division avait passé dans le commerce philosophique. Car tout

semble prouver qu'Abélard ne connaissait point le de Anima.]

1° Sens. - «L'intellect ou faculté de concevoir est lié avec le sens tant par l'origine que par le nom. Par
l'origine, car dès qu'un des cinq sens atteint une chose, il nous en suggère aussitôt une certaine

conception. En voyant en effet quelque chose, en flairant, entendant, goûtant ou touchant, nous

concevons aussitôt ce que nous sentons; et il est si vrai que la faiblesse humaine est provoquée par le

sens à s'élever à l'intelligence, que nous avons peine à donner à aucune chose la forme de la conception,

si ce n'est à la ressemblance des choses corporelles que l'expérience des sens nous fait connaître.

«Quant au langage, nous abusons souvent du mot de sens pour exprimer l'intelligence; par exemple nous
disons le sens des mots, au lieu de dire le concept des mots. La vision aussi est prise souvent pour

l'intelligence tant par Aristote que par la plupart des autres[557], peut-être parce que le sens nous paraît

ressembler davantage à l'intelligence. En effet, l'esprit se représente la chose qu'il conçoit, d'une manière

analogue à celle dont nous contemplons, comme placée devant nous, une chose prochaine ou éloignée.

[Note 557: Je ne vois que les représentations mentales, les fantaisies des Grecs, que Boèce
propose d'appeler visa. ( In Porph. a Victor., Dial., I, p. 8.)]

«Le sens et l'intellect étant donc réunis par l'origine et le nom, il m'a paru nécessaire d'assigner leur
différence, vu qu'ils opèrent ensemble dans l'âme[558].»

[Note 558: De Intell., p. 461-462.]

La différence, c'est que la perception d'une chose corporelle par le sens a besoin d'un instrument corporel,
c'est-à-dire que l'âme doit être appliquée à un objet par un intermédiaire physique, comme l'oeil ou

l'oreille, tandis que l'intellect qui conçoit, c'est-à-dire la pensée même de l'âme, n'a besoin ni de

l'instrument corporel, ni même de l'effet d'une chose réelle à concevoir, puisque l'intelligence se pose des

choses existantes ou non, corporelles ou non, soit en se rappelant le passé, soit en prévoyant l'avenir, soit

même en se figurant ce qui n'exista jamais.

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