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Charles de Rémusat - Abélard, I

du raisonnement comme par l'expérience externe, par l'examen du langage comme par la recherche des
citations, par l'analyse directe de tous les caractères de l'objet à connaître comme par la décomposition de

toutes les idées qui en constituent la notion, s'enquérir, dis-je, par tout moyen, de la vérité des choses,

sauf ensuite à régulariser et, jusqu'à un certain point, à contrôler les connaissances acquises par

l'application des formes de la dialectique. Au nombre de ces formes est sans contredit la définition, qui

n'est elle-même que la division retournée. La définition est la synthèse dont la division est l'analyse.

Quoi qu'il en soit, rien de moins surprenant que la variété et l'importance des objets et des questions
auxquelles touche l'étude de la définition. Ce qu'on vient de dire prouve que par la nature même des

choses cette étude était infinie, puisqu'elle n'était rien moins que la clef de la science universelle. Aussi, à

travers beaucoup de subtilités oiseuses, avons-nous vu, sous la main d'Abélard, l'étude de la division et

de la définition amener dans son cours une théorie ontologique de la nature de l'âme, une théorie

psychologique de ses facultés, des vues sur la nature de Dieu, sur celle de l'homme, sur le langage en

général et sur les langues, des recherches sur la vraie nature des accidents, et avant tout et sans cesse sur

la substance et les modes, conséquemment sur le problème continuel et capital des universaux. Par les

lumières que l'analyse de cette cinquième partie de la Dialectique a jetées sur ces diverses questions, elle

peut être vraiment considérée comme la transition aux ouvrages qu'il nous reste à faire connaître. Elle

nous conduit à l'examen plus direct des opinions psychologiques et ontologiques de notre auteur; et elle

nous montre en même temps comment la dialectique, science purement abstraite, devient une science

d'application.

CHAPITRE VII. DE LA PSYCHOLOGIE D'ABÉLARD. - De Intellectibis.

Lorsque l'on compare la philosophie du moyen âge et la philosophie moderne, une première différence
frappe les regards. L'une paraît presque étrangère à l'étude des facultés de l'âme, à laquelle l'autre semble

consacrée. En d'autres termes, la psychologie passe pour une découverte des derniers siècles. C'est en

effet une vérité incontestable que depuis deux cents ans l'étude de l'esprit humain est devenue la

condition préalable, la base, le flambeau, le premier pas de la science; toutes ces métaphores sont justes.

Mais c'est surtout cette importance, c'est ce rôle de la psychologie dans la philosophie qui peut s'appeler

une découverte moderne; et l'on ne saurait prétendre d'une manière absolue qu'à aucune époque l'homme

ait entièrement renoncé à s'observer lui-même, ou du moins à se faire un système quelconque sur sa

nature intérieure et sur ses moyens de connaître. 11 y a donc eu toujours une certaine psychologie. Mais

on en faisait peu d'usage; et l'on est resté longtemps sans deviner qu'une grande partie des vérités

philosophiques ne sont accessibles que par l'observation de la conscience. Les disputes du moyen âge,

ces controverses fameuses dont le bruit retentit dans l'histoire, roulaient sur des questions de dialectique

ou de métaphysique, et non sur la science directe de l'esprit humain. Aussi trouvions-nous à peine dans

les ouvrages déjà imprimés d'Abélard quelques vues isolées sur les facultés de l'homme, et ne

pouvions-nous obtenir que par des inductions conjecturales et vagues une idée de sa psychologie,

jusqu'au jour où parut un petit traité qu'il nous reste à faire connaître.

Le titre seul est singulier, Tractalus de Intellectibus[555]. Il ne serait pas aisé de le traduire du
premier mot; car bien que l'ouvrage roule sur l'intelligence humaine, cette expression de

intellectibus
désigne plutôt certains produits ou certaines opérations de l'intelligence que la faculté
qui les réalise. M. Cousin a raison d'appeler l'ouvrage un recueil de remarques sur l'entendement;

mais il s'y agit surtout de ces actes de l'entendement désignés sous le nom de concepts, et qu'on n'eût pas,

il y a un demi-siècle, hésité à nommer des idées. Nous n'intitulerons pourtant pas l'ouvrage Traité des

idées
; ce titre est trop moderne; on comprendra mieux notre scrupule, lorsqu'on aura lu les premiers

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