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Charles de Rémusat - Abélard, I

la doctrine et la position d'Abélard acquirent plus de force et d'influence; beaucoup de ceux qui
l'attaquaient auparavant passèrent de son côté. De toutes parts, et du sein même de l'école opposée, on

accourut dans la sienne.

En quittant le cloître de Notre-Dame pour l'institut naissant de Saint-Victor, Guillaume n'avait point
laissé sa chaire déserte. Un successeur s'y était assis et devait y continuer son oeuvre; mais le

gouvernement de la science avait passé en d'autres mains; découragé ou converti, le nouveau maître offrit

sa place à Abélard, et se rangea parmi ses auditeurs. L'empire de l'école lui fut ainsi régulièrement

dévolu, car c'était alors une règle qu'on ne pouvait enseigner qu'avec l'autorisation d'un maître reconnu, et

comme son suppléant et son délégué. Enseigner de son propre chef, ce qu'on appelait enseigner sans

maître[26] était une témérité et presque un délit. Aussi, ne pouvant plus l'attaquer lui-même, Guillaume

au désespoir attaqua-t-il son propre successeur; de honteuses accusations furent dirigées contre lui, dont

la plus grave sans doute et la moins avouée était sa déférence pour Abélard. Il fut interdit, et comme

Guillaume de Champeaux était apparemment resté titulaire de sa chaire, il la fit donner à quelque

adversaire anonyme du nouveau docteur, qui fut forcé de retourner à Melun, et d'y recommencer ses

leçons.

[Note 26: Sine magistro, sans avoir ou la maîtrise ou l'autorisation magistrale. (Ab. Op.,
ep. 1; p. 10.) Il fallait, suivant M. Troplong, obtenir la licence du maître des études ou scolastique, appelé

aussi chancelier, ou bien être disciple d'un maître titulaire et enseigner sous sa direction. De là sont venus

peu à peu tous les grades académiques, maître, licencié, docteur (Cf. Hist. litt. de la Fr., t.

IX, p. 8l, et t. XII, p. 93. - Pasquier, Rech. de la France, l. IX, c. xxi. - D. Brial, préf. du t. XIV

des Hist. fr., p. xxxi. - Crevier, Hist. de l'Univ., t. I, l. 1, p. 132, 135, 161, 256, etc. -

Troplong, Du Pouv. de l'État sur l'enseignement, c. x.).]

Mais la victoire fut passagère; en écartant pour un moment un formidable rival, on ne retrouvait ni la foi
ni la puissance. De loin, il intimidait, il abaissait encore ceux qui s'étaient délivrés de sa présence. La vie

s'était comme retirée d'eux; la malignité publique les poursuivait et minait ce qui pouvait leur rester

d'autorité. Elle se prit à Guillaume de Champeaux, et les doutes railleurs des écoliers sur le

désintéressement de sa piété, sur les motifs de sa retraite, le forcèrent bientôt à se retirer, lui, la

congrégation qu'il avait formée, et ce qu'il avait encore de disciples, dans une maison de campagne

éloignée de la ville[27].

[Note 27: Une maison de campagne ou un hameau, car villa a ces deux sens; ad villam
quamdum ab urbe remotam
. Brucker dit que ce lieu était le vieux prieuré (veteres cellae,),
peut-être le même où fut fondé Saint-Victor. (Ab. Op., ep. 1, p. 6. - Hist. crit. phil., t. III,

p. 733.)]

Abélard se hâta de se rapprocher. Comme l'école de la Cité restait toujours occupée, il s'établit hors des
murs, sur la montagne Sainte-Geneviève, et dans le cloître même, dit-on, de l'église dédiée à la patronne

de Paris. Cette colline, destinée à devenir comme le Sinaï de l'enseignement universitaire, était alors

l'asile où se réfugiait l'esprit d'indépendance, le poste où se retranchait l'esprit d'agression contre l'autorité

enseignante. Des écoles privées, plutôt tolérées qu'autorisées par le chancelier de l'Église de Paris, s'y

ouvraient aux auditeurs innombrables que ne pouvaient contenir ou satisfaire les écoles de la Cité. Ainsi

Joslen de Vierzy, qui devait un jour, en qualité d'évêque, juger Abélard, donnait à ses côtés des leçons

tendantes au nominalisme, malgré la défaveur qui s'attachait à cette doctrine[28]. Les étudiants étaient

divisés par conférences, sous des professeurs ou répétiteurs qui aspiraient à la maîtrise ou à la renommée.

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