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Charles de Rémusat - Abélard, I

variée uniquement par les nombreuses diversités des hommes. Ainsi du moins Abélard décrit la doctrine
de son adversaire. Il l'attaqua directement et la pressa d'arguments clairs et frappants. Si le genre,

disait-il, est l'essence de l'individu, si notamment l'humanité est une essence tout entière en chaque

homme, et que l'individualité soit un pur accident, il s'ensuit que cette essence entière est en même temps

intégralement dans un homme et dans un autre, et que lorsque Platon est à Rome et Socrate à Athènes,

elle est tout entière avec Platon à Rome, et dans Athènes avec Socrate. Semblablement, l'homme

universel, étant l'essence de l'individu, est l'individu même, et par conséquent il emporte partout

l'individu avec lui; de sorte que lorsque Platon est à Rome, Socrate y est aussi, et que quand Socrate est à

Athènes, Platon s'y trouve avec lui et en lui. Là conduisait cette formule de Guillaume de Champeaux

que, dans les individus, la chose universelle subsistait essentiellement ou dans la totalité de son

essence[24].

[Note 24: Ab. Op., ep. 1, p. 6. - Ouvr. inéd., De Gener. et Spec., p. 613.]

Par ces objections et par d'autres qui semblaient autant d'appels au sens commun, Abélard troubla
tellement le maître longtemps incontesté des écoles de Paris qu'il le contraignit de s'amender et de

rétracter ou effacer de la formule un mot décisif. Guillaume cessa de dire que la chose universelle

subsistait comme une seule et même chose essentiellement dans les individus, ce qui était dire

qu'elle en était l'essence. Il se réduisit à prétendre qu'elle subsistait ou individuellement, on

plutôt indifféremment dans les individus[25].

[Note 25: D'après l'édition des oeuvres d'Abélard, et le texte de sa première épître, reproduit dans le
recueil de Dom Bouquet, l' Historia calamitatium donne individualiter, pour le mot

substitué à essentialiter; mais d'Amboise met en marge la variante indifferenter: c'est le

mot du manuscrit de la Bibliothèque du Roi, d'un autre de la bibliothèque de Troyes, et de ceux que

Rawlinson dit avoir consultés; il paraît de tout point préférable, car la première substitution, si elle a une

valeur, annule le réalisme, et la seconde, au contraire, exprime une doctrine qu'Abélard, dans ses

ouvrages didactiques, expose et réfute comme la seconde opinion de Guillaume de Champeaux et la

seconde forme du réalisme. (Cf. Ab. Op. ibid. Ouv. inéd., Introd., p. cxx, cxxxiij et cxliij. -

De Gen. et Spec., p. 513 et 516. - Rec. des Hist., t. XIV, p. 279. - Abail. et Hél.,

par Turlot, p. 16. - Voyez aussi plus bas l. II, c. VIII et suiv.)]

Or, si elle subsistait individuellement, elle n'était plus identique et intégrale dans tous, elle avait
une existence individuelle, ce qui ne signifiait rien, ou signifiait que l'essence se divisait en parties

numériques semblables, mais non identiques, et par conséquent indépendantes. Si elle subsistait

indifféremment
dans les individus, elle existait comme l'élément non différent ( indifferens)
des différents individus; manière technique d'exprimer qu'elle était ce qu'il y avait de commun et de

semblable dans les membres d'un même genre ou d'une même espèce. Des deux façons, c'était abjurer, ou

se réfugier dans un réalisme mitigé, qu'Abélard appelle la doctrine de l'indifférence, et au sein de laquelle

il ne laissa pas son professeur en repos.

Cette question des universaux était depuis un temps la question dominante de la dialectique et comme la
pierre de touche des maîtres et des écoles. Celui qui faiblissait sur ce point perdait aussitôt son crédit et

toute confiance en lui-même. Quiconque se rétractait en cela renonçait à convaincre et à guider. Du jour

où Guillaume de Champeaux eut corrigé ou délaissé son opinion, le découragement le prit, ses leçons

furent négligées; à peine l'écouta-t-on encore, à peine lui permit-on de s'expliquer sur les autres parties de

la dialectique. Il semblait que ce point abandonné eût emporté toute la science avec lui. En même temps,

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