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Charles de Rémusat - Abélard, I

qu'on ignore; et le vulgaire même raconte la fatale histoire de ses amours. C'est par ce souvenir que le
nom d'Abélard est resté populaire.

Peut-être à la faveur de ce souvenir, le tableau que j'entreprends de tracer inspirera-t-il quelque curiosité.
Peut-être souhaitera-t-on de mieux connaître l'homme dont on a si souvent entendu rappeler les

aventures, et l'amant servira-t-il à recommander le philosophe. Moi-même, je l'avouerai, ce n'est point

par l'histoire que j'ai commencé avec lui. C'est dans le monde de l'imagination que je l'avais cherché

d'abord, et l'étude de la philosophie n'a pas donné naissance à cet ouvrage.

Le lecteur me permettra-t-il de lui en retracer brièvement l'histoire?

Il y a quelques années qu'en réfléchissant sur un sujet que la réflexion n'épuisera pas, sur ce que devient
la nature morale de l'homme dans les temps où l'intelligence prévaut sur tout le reste, je fus conduit à me

demander s'il n'y aurait pas moyen de concevoir un ouvrage où la puissance de l'esprit, devenue

supérieure à celle du caractère, serait mise en présence des plus fortes réalités du monde social, des

épreuves de la destinée, des passions même de l'âme. La lutte de l'esprit tout seul avec la vie tout entière

me paraissait intéressante à décrire encore une fois, et je cherchais dans quel temps, sur quelle scène, par

quels personnages, il serait bon de la représenter. Pour que cette peinture fût frappante et vive, en effet, il

ne me semblait pas qu'elle dût avoir pour cadre un sujet imaginaire. Un héros idéal qui à une époque

indéterminée se mesure avec des êtres d'invention, ne saurait offrir un exemple qui saisisse et qui

émeuve; si vraisemblable qu'on s'attache à le faire, il paraît toujours hors du vrai, et la situation où on le

place est prise pour une combinaison de fantaisie. La pensée morale que j'aspirais à mettre en action, ne

pouvait prendre tout son relief et produire tout son effet que sur un fond de réalité.

Je rêvais à tout cela, lorsqu'il m'arriva un de ces hasards qui ne manquent guère aux auteurs préoccupés
d'une idée. Un jour, mes yeux s'arrêtèrent sur l'affiche d'un théâtre où se lisait le nom que j'écris

aujourd'hui au titre de cet ouvrage. Seulement ce nom était suivi d'un autre que la philosophie seule a le

triste courage d'en séparer. Soudain, la pensée qui flottait dans mon esprit se fixa, pour ainsi dire; elle

s'unit au nom d'Abélard, et prit dès lors une forme distincte: le sujet nécessaire me parut trouvé. Et

prenant dans l'histoire les faits et les situations, dans les moeurs et dans les hommes du XIIe siècle, les

traits et les couleurs, je composai avec une sorte d'entraînement un ouvrage en forme de roman

dramatique, qui, lui aussi, s'appelle Abélard.

Quelques personnes pourront se souvenir d'en avoir entendu parler. J'avais écrit sous l'empire d'une sorte
de passion pour mon sujet, pour mon idée, mais avec le sentiment d'une indépendance absolue. La

science, la foi et l'amour, l'école, le gouvernement et l'Église, j'avais essayé de tout peindre, sans rien

écarter, sans rien adoucir, sans rien ménager, ne supposant pas même un moment qu'un si étrange tableau

pût jamais passer sous les yeux du public. Mais qui ne connaît les faiblesses paternelles? Quel auteur ne

prend confiance dans l'ouvrage dont la composition l'a charmé? J'ai donc un jour songé à livrer aux périls

de la publicité ce premier Abélard. Cependant il s'agissait d'une oeuvre qui contient sans doute une

pensée sérieuse et morale, mais sous les formes les plus libres de la réalité et de l'imagination, où dans le

cadre des moeurs grossières du XIIe siècle, la lutte violente des croyances, des idées et des passions est

représentée avec une franchise qui peut paraître excessive, avec un abandon qui peut blesser les esprits

sévères. C'est une de ces oeuvres enfin qui n'ont qu'une excuse possible, celle du talent.

Je me figurai quelque temps que je pourrais lui en créer une autre; c'est alors que je conçus le projet
d'opposer l'histoire au roman, et de racheter le mensonge par la vérité. A des fictions dramatiques, je

résolus de joindre un tableau de philosophie et de critique où le raisonnement et l'étude prissent la place

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