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Charles de Rémusat - Abélard, I

nécessaire; et quant à la vérité de fait d'une proposition, elle ne commence à être nécessaire qu'alors
qu'elle a acquis la vérité réelle. Un homme mourra, et s'il meurt, nécessairement il ne sera pas non mort;

c'est une nécessité conditionnelle. Dans les choses, si l'événement arrive, le non-événement sera

nécessairement faux. Dans la proposition, si elle est vraie, la négation de la proposition sera

nécessairement fausse. Mais ni la réalité de l'événement, ni la vérité de la proposition n'est nécessaire. La

théorie logique ne porte donc aucune atteinte à l'existence des futurs contingents, non plus qu'à celle du

libre arbitre. Dieu sait bien si l'événement arrivera, si la proposition est vraie; mais il n'a pas mis l'avenir

sous la loi de la nécessité; et la condition du libre arbitre est à côté de la prescience. Non omnis

res
, dit saint Anselme, est neceasitate futura, sed omnis res futura est necessitate futura.... has
necessitates facit volontatis libertas
[489].

[Note 489: S. Ans. Op., De Concord. praescient. cum lib. arb. Qu. I, c. III, p. 124.]

La discussion à laquelle se livre Abélard est donc bonne et concluante, encore que technique et subtile.
Nous verrons qu'elle avait pour lui une grande importance, et qu'il y revient avec une nouvelle sollicitude

dans sa théologie. Là, en effet, est une grave question de théodicée.

On remarquera seulement qu'ainsi que nous l'avons annoncé, la logique offre dans son cours des
questions qui la dépassent et qui intéressent les parties les plus élevées de la philosophie. Tout n'est donc

pas science de mots dans la dialectique. Au reste, nous recueillons ici une des premières expressions de

cette théorie des futurs contingents, un des points les plus célèbres et les plus importants de la

scolastique. Le germe de la doctrine d'Abélard est dans Aristote. Les détails sont pour la plupart

empruntés à Boèce, qui a longuement traité la question sans toujours l'éclaircir; mais la discussion, bien

que peu originale, est forte et subtile, et l'on doit maintenant comprendre comment une question qui

intéresse le libre arbitre, et par conséquent la morale; la providence divine, et par conséquent la

théodicée; l'action de Dieu sur l'homme, et par conséquent la religion; la grâce et la volonté, et par

conséquent le christianisme, a pu se trouver tout entière dans cette simple question logique: Dans les

jugements particuliers et futurs, l'affirmation et la négation sont-elles nécessairement vraies ou fausses?

Qui dirait que cette question est au fond celle-ci: Est-il un Dieu[490]?

[Note 490: Cf. Arist. Hermen., IX, XIII. - Boeth., in lib. de Interpret., edit. sec., I. III, p.
367-370. - S. Anselm, Op., De concord., etc., p. 123. - S. Thom. Summ. theol., l pars,

quiest, XIV. art. 1, 2, etc. - Voyez aussi dans la troisième partie de cet ouvrage les c. II, III, V, et surtout

le c. VII.]

Abélard termine par l'exposition du syllogisme ses Analytiques premiers. C'est, en effet, l'objet
fondamental du traité qui porte ce titre dans l'Organon, et qu'il n'avait pas sous les yeux. La traduction

qu'en a donnée Boèce lui était inconnue, et ce sont les traités du consulaire romain sur le syllogisme

catégorique et le syllogisme hypothétique qui l'ont évidemment initié à cette théorie vitale de la logique.

Chose étrange! Enseigner le syllogisme et ne l'avoir pas étudié dans Aristote! Nous croyons que cet

exemple n'est pas le seul. Les traités élémentaires sur le syllogisme, les commentaires sur les Analytiques

ont abondé pendant plusieurs siècles, et ils ont dû souvent tenir lieu de l'exposé concis, serré, algébrique,

dans lequel Aristote a si sévèrement condensé l'invincible théorie du syllogisme. La manière de Boèce

devait convenir bien mieux à l'esprit d'érudition, toujours explicateur et diffus, qui était le propre des

philosophes du moyen âge. Mais nous ne les imiterons pas en rattachant un commentaire au commentaire

d'Abélard, et une analyse sommaire serait illisible. D'ailleurs notre philosophe ne nous paraît avoir rien

ajouté au syllogisme, et, à dire vrai, il n'est pas aisé d'ajouter quelque chose à la découverte

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