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Charles de Rémusat - Abélard, I

abandonnait, sentit le danger; quoiqu'il fût sur le point de renoncer à sa chaire et de quitter le monde, il fit
tous ses efforts pour empêcher l'établissement d'une école nouvelle, ou du moins pour éloigner davantage

Abélard des murs de Paris. Il usa de secrètes manoeuvres afin de lui faire interdire le lieu où on lui

permettait de professer. Mais le talent et la jeunesse trouvent aisément faveur et protection; le vieux

maître avait des jaloux; il s'était fait des ennemis parmi les puissants de la terre; ils soutinrent son rival; la

malveillance envers Guillaume profita de l'odieux de celle de Guillaume envers Abélard; la faveur du

grand nombre prit ce dernier sous sa garde, et son voeu fut réalisé, il eut une école. Tout cela se passait

vers l'an 1102.

[Note 19: «Factum est ut ... ad scholarum regimen adolescentulus aspirarem.» (Ab. Op., ep. I, p.
4.) C'est une opinion assez générale qu'il avait vingt-deux ans. (Histor. Eccl. paris. a G. Dubois, t.

I. l. XI, c. VII, p. 777.) L'impression que sa jeunesse avait produite paraît avoir duré au delà de sa

jeunesse même. On l'appela longtemps le jeune Palatin; du moins trouve-t-on ce titre en tête de

quelques uns de ses manuscrits. Car c'est ainsi, je crois qu'il faut entendre Petri Abaelardi junioris

Palatini summi peripatetici editio
, et non pas Abélard le jeune, puisqu'Abélard n'est pas un
nom de famille. D'ailleurs il n'avait cédé que ses droits d'aînesse et non son âge. On a proposé de

traduire: le grand péripatéticien moderne. (Cousin, Ouvr. inéd. Introd. p. xiij.)]

Ce fut alors que son talent pour l'enseignement prit l'essor, et sa renommée couvrit bientôt et la
réputation naissante de ses condisciples, et la célébrité établie des maîtres eux-mêmes. Nul ne semblait à

ses auditeurs digne ou capable de rivaliser avec lui dans l'art de la dialectique; et chaque jour plus

présomptueux, ne redoutant aucun voisinage, il voulut rapprocher son école et la transporter à Corbeil,

place forte qui ne tarda pas à devenir un château royal comme Melun[20]. Là, plus près de Paris, il

donnait pour ainsi dire l'assaut à la citadelle de l'école de Notre-Dame.

[Note 20: Le comté de Melun et celui de Corbeil avaient été réunis, puis séparés. Le premier revint
d'abord à la couronne par la mort de Rainauld, évêque de Paris et chancelier, comte de Melun; il y eut

alors un vice-comte (vicomte). Puis, Philippe Ier prit possession de la ville qui était fortifiée comme tout

chef-lieu de fief (Meldunum castrum, castellum); il en fit un siège royal, c'est-à-dire qu'étant la

ville d'un domaine dont le roi était seigneur, elle devint une de ses résidences et il y établit sa justice.

Philippe Ier y mourut en 1108. C'est son successeur, Louis le Gros, qui réunit dans les mêmes conditions

le comté de Corbeil par l'abandon du neveu du dernier comte. C'est à une époque bien voisine de cet

événement, si ce n'est lors de cet événement même, qu'Abélard vint à Corbeil. (Ab. Op.. Not., p.

1195.)]

Cependant un travail excessif avait épuisé ses forces et altéré sa santé. Il fut obligé de quitter la France,
de voyager, et probablement de visiter sa patrie, laissant après lui de vifs et longs regrets, et sans cesse

ardemment rappelé par tous ceux qu'intéressait l'enseignement de la dialectique. Très-peu d'années se

passèrent ainsi, celles peut-être pendant lesquelles il entendit Roscelin; et il se sentait rétabli, lorsqu'il

apprit que son ancien maître avait abandonné la chaire de Notre-Dame.

En 1108, au temps de Pâques, prenant l'habit religieux, l'archidiacre Guillaume de Champeaux s'était
retiré, avec quelques-uns de ses disciples, près d'une chapelle au sud-est de Paris, où était ensevelie une

recluse morte en grand renom de piété.

Il y avait formé une congrégation volontaire de clercs réguliers, qui devint plus tard l'abbaye de
Saint-Victor. C'est là que, commençant une vie de paix et de piété, il espérait trouver un abri contre les

attaques et les luttes qu'il prévoyait, ou même se préparer à l'épiscopat, qu'il pouvait souhaiter comme

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