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Charles de Rémusat - Abélard, I

semblait appuyé par l'autorité. Ainsi l'on ne peut accorder au dernier que le nom d'un genre signifie
l'espèce, quoique l'espèce soit dans le genre, ni que le nom abstrait désigne le sujet de l'accident qu'il

exprime, quoique l'accident soit dans le sujet et n'en puisse être séparé. Chacun de ces noms ne signifie

que l'idée qu'il excite dans l'esprit; ainsi quoique les hommes soient des animaux, le nom d'animal ne

signifie point homme, parce qu'il ne produit pas l'idée d'homme. Encore moins de ce que l'homme est

blanc, suit-il que blanc désigne l'homme. Il y a dans cette opinion de Garmond, adoptée

par Abélard, contre le sens apparent de quelques mots d'Aristote et de Boèce, une tendance louable à

subordonner la dialectique à la psychologie.

[Note 478: Dial., p. 210. Ce Garmond est inconnu.]

Nous ne dirons rien de plus sur cette première partie. Elle ne contient pas de grandes nouveautés; mais ce
que nous en avons extrait donne une certaine idée de la manière d'Abélard, ainsi que de l'ouvrage qu'il

nous a laissé et de la science qu'il professait. Il refait la logique après Aristote et d'après ce qu'il sait

d'Aristote. Il explique, commente, développe les idées de l'autorité, et quelquefois expose et discute les

objections et les nouveautés qui se sont postérieurement produites: c'est alors qu'il donne du sien. Encore

est-il difficile de distinguer ce qui peut se rencontrer d'original dans ce qu'il n'emprunte pas à Porphyre et

à Boèce. On ne saurait avec certitude attribuer de la nouveauté qu'aux opinions qu'il présente comme

celles de son maître, c'est-à-dire de Guillaume de Champeaux, et de l'originalité qu'à celles qu'il exprime,

quand il réfute et remplace ces opinions. Somme toute, ce qui est à lui, c'est moins le fond des doctrines

que la discussion.

CHAPITRE IV. SUITE DE LA LOGIQUE D'ABÉLARD. - Dialectica, DEUXIÈME
PARTIE, OU LES PREMIERS ANALYTIQUES. - DES FUTURS CONTINGENTS.

La théorie de la proposition et du syllogisme catégorique est la base de la logique proprement dite; et l'on
ne s'étonnera pas que dans la seconde partie de son ouvrage[479], Abélard l'ait exposée avec étendue. Ici

les idées originales, les opinions caractéristiques continuent d'être fort rares. Il est difficile d'innover dans

cette mathématique immuable qu'Aristote a probablement créée et certainement fixée pour jamais.

Encore aujourd'hui, quiconque traite de la proposition ou du syllogisme, répète Aristote. Sous ce rapport,

il est encore et il demeurera l'autorité. En exposant avec beaucoup de détails des idées pour la

plupart communes à tous les dialecticiens du moyen âge, en n'y apportant de particulier qu'une subtilité

minutieuse et toujours beaucoup d'esprit, Abélard s'efface et se laisse oublier. Je me trompe cependant;

voulant quelque part montrer, par un exemple, qu'il y a des termes qui ont un sens arbitraire et des noms

qui ne rendent que l'intention de celui qui les a donnés, il a dit ces mots: «Le nom d'Abélard ne m'a été

donné qu'afin d'indiquer qu'il s'agit de ma substance[480].» Ailleurs, peut-être, il ne se désigne pas

moins, ou plutôt il se trahit, lorsque, voulant énumérer les diverses classes d'oraisons, il donne pour

exemple de l'impérative cet ordre d'un maître: Prends ce livre; pour exemple de la

déprécative: Que mon amie s'empresse; pour exemple enfin de la désidérative, ces mots que nous

ne traduisons pas: Osculetur me amica[481]. Est-ce à Cluni qu'il écrivit ces mots?

[Note 479: Dial., pars II, in III l., p. 227-323. - Abélard appelle cette partie Analytica
priora
, titre de la troisième partie de l'Organon. Seulement dans Aristote, cette troisième partie ne
traite point de l'oraison ni de la proposition, ni par conséquent de l'affirmation et de la négation, etc., tout

cela ayant trouvé en place dans l'Hermeneia. Les Analytiques premiers ou premières roulent

exclusivement sur l'analyse du syllogisme; et Abélard, en conservant le titre, aurait dû conserver la

division. Au reste, il n'avait pas sous les yeux les Analytiques d'Aristote, et il était principalement guidé

par le traité de Boèce sur le syllogisme catégorique; c'est cet ouvrage qui, soit par son introduction

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