bibliotheq.net - littérature française
 

Charles de Rémusat - Abélard, I

l'ontologie, au moyen âge il la réunissait sans hésiter à la logique, qui en devenait pour lui la forme
nécessaire et la base scientifique. C'est ce mélange qu'embrassait en fait l'étude de ce qu'on appelait alors

la dialectique.

La psychologie et la logique conduisent par la métaphysique à la théodicée et à la morale; mais comme la
théodicée et la morale ne sont pas seulement des sciences, et peuvent se confondre avec la religion, la

scolastique ne les sécularisait pas, et les renvoyait à la théologie; seulement elle pénétrait avec elles dans

la théologie, à laquelle elle prêtait ou imposait ses principes, ses formes, son langage, en recevant d'elle

des dogmes et des commandements.

Tout ce que nous venons de dire de la doctrine scolastique, nous le disons du scolastique Abélard.
Distinguons eu lui le philosophe et le théologien. Au premier appartiendront les ouvrages de dialectique,

comprenant tout ce qu'il a su ou pensé en psychologie, en logique, en métaphysique; au second se

rapporteront tous les ouvrages sur la théodicée et la morale: dans ceux-ci, nous le trouverons philosophe

encore, mais s'étudiant à concilier rationnellement la science et la foi.

La théologie d'Abélard sera l'objet du dernier livre de cet ouvrage; nous ne nous occupons ici que de sa
philosophie. Il y aurait plusieurs manières de la faire connaître. La plus agréable serait de l'exposer dans

ses principes et sous une forme systématique. On en disposerait méthodiquement les principales idées; on

les dégagerait des détails oiseux, des expressions techniques qui les obscurcissent; on les traduirait dans

le langage de l'abstraction moderne, et l'on rendrait ainsi clair et saisissable l'esprit de cette philosophie.

Elle irait alors se placer comme d'elle-même à son rang dans l'histoire de la pensée humaine. C'est le

procédé qu'il faudrait suivre si nous écrivions cette histoire, ou s'il ne s'agissait que de donner une vue

générale du système et de l'époque. Mais notre intention est d'offrir davantage, ou du moins autre chose.

Nous voudrions faire un moment renaître une philosophie qui n'est plus, la ranimer pour ainsi dire en

chair et en âme, et montrer exactement quelle était alors l'allure de l'esprit humain, comment il parlait,

comment il pensait. Nous voudrions enfin tracer le portrait individuel de notre philosophe avec sa

physionomie et son costume. Cet essai de reproduction, plus encore que d'analyse, nous semble une

oeuvre plus instructive et plus neuve, quoique assurément moins attrayante. Nous ne changerons donc ni

l'ordre ni l'expression des idées d'Abélard. Ce serait le défigurer que de lui prêter les méthodes modernes

et la moderne diction. Prenant ses plus importants ouvrages l'un après l'autre, nous les ferons connaître

tantôt par des extraits, tantôt par des résumés; ici par des traductions littérales, plus loin par une

déduction critique; enfin, par tous les moyens propres à remettre en lumière tout ce qui dans ses écrits

nous paraît essentiel, original ou caractéristique; en telle sorte que l'on puisse bien juger, après avoir lu

cet ouvrage, le penseur, le professeur et l'écrivain. Nous ne prenons personne en traître; ceci est de la

scolastique. Nous espérons l'avoir rendue intelligible; on pourra la trouver curieuse; on ne la trouvera ni

d'une étude facile, ni d'une lecture agréable. Que notre siècle ait de l'indulgence pour ce que le XIIe

admirait. Sommes-nous sûrs que nos admirations nous seront un jour toutes pardonnées?

Quoique Abélard ait surtout dominé les esprits par l'enseignement, il n'avait pas une médiocre idée de ses
ouvrages. «Je me souviens,» écrit un de ses disciples[444], «de lui avoir entendu dire, ce que je crois

vrai, qu'il serait facile à quelqu'un de notre temps de composer sur l'art philosophique un livre qui ne

serait inférieur à aucun écrit des anciens, soit pour l'intelligence de la vérité, soit pour l'élégance de la

diction; mais qu'il serait impossible, ou bien difficile, qu'il obtînt le rang et le crédit d'une autorité. Cela

n'est,» ajoutait-il, «réservé qu'aux anciens.» Ainsi, il connaissait tout le poids de l'autorité, et il sentait le

joug en s'y soumettant. En effet, une déférence sincère ou apparente, mais presque toujours absolue dans

les termes, pour les maîtres du passé, intimide et obscurcit toute la philosophie de l'époque, embarrasse et

< page précédente | 173 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.