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Charles de Rémusat - Abélard, I

l'eucharistie, fut encore accusé d'être inconciliable avec la Trinité. Les choses en étaient là; Roscelin
condamné, proscrit, terrassé; et le réalisme, favorisé par l'Église et vainqueur, dominait du haut de la

chaire de Guillaume de Champeaux l'école de Paris, c'est-à-dire la première école du monde,

lorsqu'Abélard parut.

Il nous reste maintenant à le laisser parler lui-même. Il nous parlera par ses ouvrages.

CHAPITRE III. DE LA LOGIQUE D'ABÉLARD[443]. - Dialectica, PREMIÈRE PARTIE,
OU DES CATÉGORIES ET DE L'INTERPRÉTATION.

La philosophie peut, en général, être ramenée à cinq sciences unies par des liens étroits, la psychologie,
la logique, la métaphysique, la théodicée et la morale. Les deux premières font connaître l'esprit humain.

La troisième est la science des êtres; elle se rattache immédiatement à la théodicée, et celle-ci, ou la

philosophie de la religion, est difficilement séparable de la morale, qu'elle n'enseigne pas, mais qu'elle

motive et qu'elle consacre. Suivant l'esprit des temps, suivant les progrès des connaissances humaines,

l'étude d'une ou plusieurs de ces parties de la science prévaut sur les autres dans la philosophie, et il est

rare qu'elles soient toutes ensemble également cultivées. Cependant il n'est guère de doctrine où l'on ne

retrouve, mêlés en proportions différentes, ces éléments constituants de la philosophie. La scolastique

elle-même les offre tous à notre curiosité.

[Note 443: La doctrine philosophique d'Abélard n'ayant été connue, jusqu'en 1836, que par de courtes
phrases éparses dans quelques auteurs, il n'en faut point chercher une exposition satisfaisante dans les

historiens de la philosophie. Brucker, dont le savant ouvrage contient presque tout ce que ses successeurs

n'ont fait que remanier, donne tout ce qu'on pouvait donner de son temps. (Hist. crit. phil., t. III,

p. 731-764.) Buhle a compris toute la scolastique dans son introduction, mais le peu qu'il dit d'Abélard

est remarquable. ( Trad. franc., 1810, t. I, Introd., sect. III, p 686-801.) Tennemann lui

consacre un article intéressant et assez étendu, mais où il ne parle guère que de théologie. (Gesch. der

Phil.
, t. I, c. v, sect. II, p. 167-202 et dans la trad. franc. de son Manuel, t. I, § 260.) Tiedemann
procède à peu près de même. (Gesch. der Phil., t. IV, c. VIII, p. 277-290.) M. Degérando a peu

ajouté à ce qu'il avait lu dans Brucker. (Hist. comparée, t. IV, c. XVI, p. 396-408.) Rixner donne

des indications utiles; mais lui aussi ne connaissait pas le philosophe (t. II, A., p. 28-31). Hegel et

Schleiermacher disent très-peu de chose. (Heg., t. III, p. 170; t. XV des OEuvr. compl. - Schleierm.,

Gesch. der neu. Phil.
, per. I, p. 190.) C'est encore un mémoire de Meiners sur les réalistes et les
nominalistes (Comment. Soc. Gott., vol. XII, p. 29), qu'on pourrait le plus utilement consulter de

tout ce qui a paru avant la publication de M. Cousin. (Ouvr. inéd. d'Ab., 1830.) On doit lire aussi

l'ouvrage déjà cité de M. Rousselot. Ritter, qui cependant a écrit tout récemment, ne parle aussi que de

théologie. Il est vrai que son ouvrage est intitulé: Histoire de la philosophie chrétienne. (Allem., t.

III, t. X, c. v, Hambourg, 1844.)]

Sans doute, la psychologie, qui depuis Descartes a joué un si grand rôle, y est reléguée à une place étroite
et obscure. Elle ne s'y trouve en quelque sorte qu'à l'état rudimentaire, si l'on continue à séparer la

psychologie de la logique, qui, sous beaucoup de rapports, est, comme elle, une science descriptive de

nos facultés; mais la logique, comme on l'a vu, occupait alors le premier rang, et la logique n'allait pas

sans une certaine métaphysique. L'homme ne raisonne que sur des êtres réels ou fictifs, perçus par ses

sens ou conçus par son esprit. Être est le noeud de tous ses jugements, et le verbe virtuel de toutes ses

propositions. Donc, point de logique qui ne suppose une ontologie. La logique est démonstrative, sans

pour cela démontrer l'ontologie, comme la géométrie est la science exacte de figures possibles, sans

qu'elle prouve que les figures soient réelles. Mais comme l'esprit humain croit naturellement à

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