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Charles de Rémusat - Abélard, I

La question était donc alors connue; mais on la laissait dans l'ombre; on était loin d'en faire, comme plus
tard, le problème fondamental de la philosophie. Les qualifications de réalistes et de nominaux étaient

inconnues. On lit dans un lettré du Xe siècle, Gunzon de Novare: «Aristote dit que le genre, l'espèce, la

définition, le propre, l'accident ne subsistent pas; Platon est persuadé du contraire. Qui, d'Aristote ou de

Platon, pensez-vous qu'il vaut mieux en croire? L'autorité de tous deux est grande, et l'on aurait peine à

mettre pour le rang l'un au-dessus de l'autre[441].»

[Note 441: Gunzon était un pur philologue. Cette citation est extraite d'une lettre écrite aux moines de
Richenon contre un certain Ekkcher qui lui avait reproché une faute de grammaire. La lettre, violemment

satirique, annonce une certaine érudition. (Dur. et Mart., Ampliss. Coll., t, I, p. 305. - Hist.

litt.
, t. VI, p. 386.)]

Les controverses de la période suivante furent plus théologiques que dialectiques. La transsubstantiation
devint le point litigieux entre Bérenger et Lanfranc de Pavie. Bérenger contrôlait par la dialectique le

dogme de l'eucharistie, et, niant la présence réelle, il écartait les substances, pour ne voir que des mots au

sens relatif et non direct, dans les paroles sacramentelles: hoc est corpus meum. C'était un

nominalisme spécial ou restreint à une seule question, et la condamnation de Bérenger par le concile de

Soissons concourut à donner couleur d'hérésie à toute doctrine dans laquelle perçait l'esprit qui devait

changer le conceptualisme en nominalisme.

Cependant cet esprit anima Jean le Sourd, que suivaient Arnulfe de Laon et Roscelin, chanoine de
Compiègne. C'est celui-ci qui donna au nominalisme et sa forme dernière, et peut-être son nom. Il eut

pour adversaire Anselme, abbé du Bec, puis archevêque de Cantorbery.

Nous verrons, dans Abélard, combien fut absolu le nominalisme de Roscelin. Il disait que les individus
seuls avaient l'existence, et que par conséquent les genres étaient des mots; et non-seulement les genres et

les espèces, mais les qualités, puisqu'il n'y a point de qualité hors de l'individu; et non-seulement les

qualités, mais les parties, puisqu'il n'y a point de parties hors des touts individuels, et que

l'individu, c'est-à-dire le tout individuel, est seul en possession de l'existence. Cette idée, toute

dialectique, appliquée au dogme de la Trinité, mène à considérer les personnes divines comme des

espèces, des qualités ou des parties, et conséquemment comme des voix, si elles ne sont trois choses

individuelles. Aussi le nominalisme exposa-t-il Roscelin à l'accusation de trithéisme.

Saint Anselme, son puissant adversaire, se jeta par opposition dans l'excès du réalisme. Non-seulement il
défendit le dogme de la Trinité contre l'atteinte des distinctions dialectiques, mais il crut trouver

l'origine des blasphèmes de Roscelin dans sa doctrine logique, et il l'accusa tour à tour de

trithéisme et de sabellianisme, montrant qu'il fallait ou qu'il admît trois dieux différents, ou qu'il niât la

distinction des trois personnes. Il soutint que celui qui prend les universaux pour des mots, ne peut

distinguer la sagesse et l'homme sage, la couleur du cheval et le cheval, et devient ainsi incapable

d'établir une différence entre un Dieu unique et ses propriétés diverses. Enfin, il poussa son principe

jusqu'à prétendre que plusieurs hommes ne sont qu'un homme, et parvenu ainsi au dogme de l'unité

d'essence, il n'évita pas plus que Scot Érigène le danger de tout confondre et de tout perdre dans une

essence universelle et suprême[442].

[Note 442: S. Ans. Op., De fid. Trinit., c. ii et iii, p. 42 et 43.]

Cependant il résulta de cette lutte que le réalisme, admis principalement en théologie, obtint encore
meilleure réputation d'orthodoxie, et que le nominalisme, déjà suspect d'incompatibilité avec

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