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Charles de Rémusat - Abélard, I

Cette doctrine illustra son auteur qui ne l'avait pas inventée tout entière, mais qui, la rencontrant en
principe dans Aristote, l'avait, après Raban-Maur et Jean le Sourd, hardiment poussée à ses extrêmes

conséquences et rédigée en termes absolus; mais elle compromit le repos et la sûreté de Roscelin.

L'Église s'était alarmée; saint Anselme, alors abbé du Bec en Normandie, en attendant qu'il succédât à

Lanfranc dans l'archevêché de Cantorbery, et qui jouissait d'un grand crédit comme religieux et d'une

grande réputation comme philosophe, avait combattu le nominalisme, en soutenant à outrance la réalité

de ce qu'exprimaient les termes abstraits et généraux, ou ce qu'on appelle la réalité des

universaux
. Devançant même cette polémique, un concile tenu à Soissons, en 1092, avait condamné
la doctrine de Roscelin, comme fausse en elle-même, et comme incompatible avec le dogme de la

Trinité, puisqu'en n'attribuant l'existence qu'aux individus, elle annulait celle des trois personnes, ou les

réalisait en trois essences individuelles, ce qui était admettre trois dieux.

Roscelin avait été forcé de s'exiler en Angleterre. On croit que dans le cours de ses voyages notre Pierre
fut un de ses auditeurs; mais on ignore quand il le rencontra. Il est certain qu'il suivit ses leçons, et

probablement avant de venir à Paris. Il l'entendit du moins étant fort jeune; il a dit plus tard qu'il l'avait eu

pour maître, et il a dit aussi qu'il trouvait sa doctrine insensée[7].

[Note 7: «Magistri nostri Roscellini tam insana sententia.» (Ouvr. inéd. Dialect., p. 471.) C'est
Othon de Frisingen qui veut que le premier maître d'Abélard ait été Roscelin, lequel a sans aucun doute

été son maître, mais qui ne peut avoir été le premier, encore moins son précepteur dans sa famille,

comme quelques-uns l'ont cru. Rien ne prouve que Roscelin ait enseigné en Bretagne. Proscrit

lorsqu'Abélard avait treize ans, il ne peut guère l'avoir connu que plus tard dans ses courses plus ou

moins secrètes en France. (Id., Introd., p. xl et suiv.) Abélard le traite avec sévérité, il l'a réfuté et

même attaqué violemment. (Ab. Op., ep. XXI, p. 334; Not., p. 1743. - Ou. Fris. De Gest. Frid.

I
, l. I, c. XLVII. - Philosophie dans le moyen âge, par M. Rousselot, t. I, c. V.)]

On croit qu'il n'avait guère que vingt ans lorsqu'il vit Paris pour la première fois[8].

[Note 8: Peut-être même était-il plus jeune; les auteurs du Recueil des historiens des Gaules et de la
France
veulent qu'il ait entendu Guillaume de Champeaux, à Paris, avant la fin du XIe siècle, (t. XIII,
p. 654). Le P. Dubois, dans son Histoire ecclésiastique de Paris, dit qu'Abélard arriva dans cette

ville en 1100 (t. 1, l. XI, c. VII, p. 777). Duboulai voudrait même faire remonter son arrivée jusqu'en

1095. (Hist. Universit. parisiens. t. II p. 8.)]

Cette ville était alors, surtout pour le nord et l'occident de l'Europe, la capitale des lettres et des arts. Elle
a été de bonne heure, elle est restée toujours le centre de cette philosophie du moyen âge qu'on a nommée

la scolastique. Ce nom ne désigne pas autre chose que la philosophie des écoles ou cette

dialectique que nous avons décrite. Les écoles étaient assez nombreuses en France, et pour la plupart

épiscopales, c'est-à-dire qu'elles étaient ouvertes ordinairement sous le patronage et la surveillance de

l'évêque et même dans sa maison.

Ces institutions avaient succédé aux écoles palatines, fondées par Charlemagne, grande et passagère
création, comme presque toutes celles de cet homme qui devança trop son temps, et manqua l'avenir pour

l'avoir deviné trop tôt. Ce qu'il avait voulu placer dans le palais s'était donc produit dans l'évêché ou

même à la porte du cloître[9]. Dans ces écoles, qui différaient de réputation et quelquefois de doctrine,

comme les évêques eux-mêmes, on enseignait toujours la théologie et souvent les sciences profanes, y

compris la philosophie. Cet ordre d'institutions dura longtemps; il en est resté au chef-lieu de tous les

diocèses, auprès de tous les évêques, deux titres portés par des prêtres et qui représentent le double

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