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Charles de Rémusat - Abélard, I

renommée. Elle rivalisait d'importance et presque de pouvoir avec la théologie qu'elle servait et inquiétait
tour à tour. La grammaire et la rhétorique qui, unies à ces deux sciences et à quelques études

mathématiques, composaient presque tout l'enseignement de l'époque, ne venaient que loin après la

dialectique dans l'estime des hommes instruits. La dialectique, c'était alors la philosophie proprement

dite. On l'appelait un art, parce qu'on ne l'enseignait pas sans la pratiquer, et que l'étude du raisonnement

ne va pas sans le besoin d'en montrer les ressources, d'en essayer les procédés, d'en éprouver les

forces[5]. On apprenait, sous le nom de cet art, une grande partie de ce que contient la Logique

d'Aristote, que l'on connaissait par des traductions incomplètes et surtout par l'intermédiaire de Porphyre

et de Boèce. L'introduction que le premier a jointe aux catégories, c'est-à-dire aux prolégomènes de la

Logique, faisait corps avec elle; on n'en séparait pas les versions et les commentaires du second. Ainsi

l'on ne savait la dialectique qu'à la condition d'avoir appris tout ce qui regarde les cinq voix ou les

rapports généraux des idées et des choses entre elles, exprimés par les noms de genre, d'espèce, de

différence, de propriété et d'accident; les catégories ou prédicaments, c'est-à-dire les idées les plus

générales auxquelles puisse être ramené tout ce que nous savons ou pensons des choses; la théorie de la

proposition ou les principes universels du langage; le raisonnement et la démonstration, ou la théorie et

les formes du syllogisme; les règles de la division et de la définition; la science enfin de la discussion et

de la réfutation, ou la connaissance du sophisme. En étudiant toutes ces choses, on trouvait, chemin

faisant, de nombreuses questions qui permettaient de joindre l'exemple au précepte; c'étaient des

questions d'abord de logique pure, puis de physique, de métaphysique, de morale, et souvent de

théologie. Sur ces questions s'échauffaient les esprits, s'animaient les passions, et brillaient ceux qui se

livraient à l'enseignement et à la dispute; sur ces questions se partageaient les professeurs, les lettrés, les

écoles, et quelquefois l'Église et le public.

[Note 5: On sait que notre faculté des lettres s'appelait autrefois la faculté des arts; d'où le titre de maître
ès arts. Le nom d' artista fut donné dans le XIe siècle aux philosophes, qui à Rome étaient aussi

appelés [Grec: technikoi], quand ils s'adonnaient à l'enseignement et à la controverse. Budaeus,

Observ. select.
XIV et XVI, t. VI, p. 121 et 130. Hall., 1702.]

A l'époque où le jeune Pierre se mit à courir le pays pour chercher les aventures philosophiques, un
homme s'était fait dans les écoles une grande renommée. C'était Jean Roscelin, né comme lui en

Bretagne, et chanoine de Compiègne. Ce maître avait trouvé assez répandue cette doctrine, qui n'était pas

cependant toujours explicite, que les noms appelés plus tard abstraits par les grammairiens désignent,

pour le plus grand nombre, des réalités, tout comme les noms des choses individuelles, et que ces

réalités, pour être inaccessibles à nos perceptions immédiates, n'en sont pas moins les objets sérieux et

substantiels d'une véritable science. Il combattit cette idée qu'il contraignit à se développer et à s'éclaircir;

et il soutint que tous les noms abstraits, c'est-à-dire tous les noms des choses qui ne sont pas des

substances individuelles, que par conséquent les noms des espèces et des genres qui n'existent point hors

des individus qui les composent, et les noms des qualités et des parties qui ne peuvent être isolées des

sujets ou des touts auxquels on les rattache, les unes sans disparaître, les autres sans cesser d'être des

parties, n'étaient en effet que des noms. Puisqu'ils n'étaient pas les désignations de réalités distinctes et

représentables, ils ne pouvaient être, selon lui, que des produits ou des éléments du langage, des mots,

des sons, des souffles de la voix, flatus vocis. Cette doctrine fut appelée la doctrine des noms, le

système des mots, sententia vocum ; les historiens de la philosophie l'appellent le

nominalisme
[6].

[Note 6: Voyez le l. II de cet ouvrage, c. II, VIII, IX et X.]

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