bibliotheq.net - littérature française
 

Charles de Rémusat - Abélard, I

intellectuelle, nous paraissent des choses moins claires et moins connues. On ne voit pas bien dans les
écrits des auteurs si Abélard fut un créateur ou seulement un continuateur, un propagateur de doctrine.

Celle qu'il enseigna et qui dans sa bouche fut si puissante était-elle une innovation, un progrès, une

réaction, une simple traduction de théories antérieures, une révolution dans la science? On est tenté de la

croire nouvelle et de lui attribuer une singulière importance, quand on considère l'ascendant et la

renommée de celui qui la professe. Mais si l'on néglige l'homme pour les choses, on est plus embarrassé

de saisir le sens et de mesurer la grandeur de son oeuvre, et sa gloire paraît supérieure à ce qu'il a fait. On

voit dans l'histoire qu'il fut l'élève de Roscelin, fameux comme fondateur ou restaurateur du

nominalisme; on y voit aussi qu'il se sépara de Roscelin, et le combattit vivement[364]. Cependant il eut

pour antagonistes les sectateurs du réalisme ou les adversaires de Roscelin, et il est compté dans les rangs

des nominalistes, quoiqu'il ait prétendu changer leur doctrine, et que celle qu'il soutint ait quelquefois

reçu un nom particulier et nouveau. Telles sont les notions un peu superficielles et vagues qui restent

dans l'esprit de tout homme instruit, après la lecture des historiens de la philosophie. Telle est la

commune renommée d'Abélard, et si ses aventures dignes du roman n'avaient jeté sur lui l'intérêt et

l'éclat, on peut se demander si sa philosophie aurait suffi pour recommander sa mémoire.

[Note 364: Voy. ci-dessus, liv. I, p. 7 et 34, et ci-après ch. VIII.]

Avant la publication d'aucune partie importante de ses écrits de métaphysique, il fallait bien le juger sur
des passages isolés ou sur des témoignages qui n'étaient pas le sien. De là cette vue générale et confuse

de sa pensée et de son influence. Il était plus célèbre que connu. Aujourd'hui le voile qui le couvrait est à

demi levé; on peut prouver que l'opinion établie sur son compte n'est pas d'une parfaite justesse; mais son

influence toujours singulière est plus explicable. Il est évident désormais qu'il a fait plus qu'intervenir

dans la controverse des réalistes et des nominaux, et qu'il n'y est pas tout à fait intervenu de la manière

dont on le suppose. Sa trace dans cette partie spéciale de la science n'a d'ailleurs été ni très-profonde ni

très-durable; mais son action sur l'enseignement et le mouvement de la science entière a pénétré fort

avant, et s'est continuée par ses effets longtemps après lui. Nul philosophe n'a plus fait parler de lui; nulle

philosophie n'est restée plus inédite.

Deux idées ressortent de tout ce qu'on lit sur Abélard philosophe: une idée générale de l'époque où il a
vécu, et de son importance parmi ses contemporains; une idée particulière de sa doctrine propre et de son

oeuvre personnelle. Il a professé la philosophie au XIIe siècle, c'est-à-dire qu'il a enseigné cette

philosophie qu'on est convenu de nommer la scolastique; puis, avec les diverses doctrines scolastiques, il

a enseigné sur un point important un système qui a passé pour son ouvrage; et ce système, les

classificateurs l'ont rattaché au nominalisme, ou appelé le conceptualisme. Pour connaître Abélard

comme philosophe, il y aurait donc à connaître deux choses: la scolastique de son temps et la sienne.

En étudiant ces deux points, nous ne nous flattons pas de les épuiser. La scolastique, ou, pour mieux
parler, la philosophie, depuis Scot Erigene jusqu'à Descartes, est tout un monde à explorer; vingt ans plus

tôt j'aurais dit, à découvrir. Quoique ce monde commence à être moins inconnu, il n'a pas cessé d'être

immense, et quelque goût bienveillant que le moyen âge inspire aux beaux esprits de notre époque, nous

n'en abuserons pas au point de traîner le lecteur dans tous ces sentiers du passé, où règnent peut-être

aujourd'hui des brouillards moins épais, mais dont aucune main ne saurait arracher les ronces et les

épines. Peut-être en dirons-nous trop encore pour ceux qui ne sont que médiocrement curieux, et qui

aiment moins les détails que les résultats.

Pendant longtemps, il n'a pas tenu aux écrivains modernes qu'on ne refusât à la scolastique le rang d'une

< page précédente | 137 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.