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Charles de Rémusat - Abélard, I

noms qu'on vient de lire sont connus, à l'exception de cet Yvon ou Ives dont parle le poète anglais. On ne
cite au XIIe siècle sous ce nom que saint Ives, évêque de Chartres, et un prieur de Cluni, qui fut

appelé Scolasticus; mais celui-ci est mort cent ans avant la mort de Mapes. Voyez les articles de

tous ces savants dans l'Histoire littéraire, et sur les disciples d'Abélard, Duboulai, Hist.

Univ.
, t. II, catalog. Illust. vir., et Brucker, Hist. crit. phil., t. III, p. 768.]

L'influence d'Abélard est dès longtemps évanouie. De ses titres à l'admiration du monde, plusieurs ne
pouvaient résister au temps. Dans ses écrits, dans ses opinions, nous ne saurions distinguer avec justesse

tout ce qu'il y eut d'original, et nous sommes exposés à n'y plus apprécier des nouveautés que les siècles

ont vieillies. Mais pourtant il est impossible d'y méconnaître les caractères éminents de cette

indépendance intellectuelle, signe et gage de la raison philosophique. Chargé des préjugés de son temps,

comprimé par l'autorité, inquiet, soumis, persécuté, Abélard est un des nobles ancêtres des libérateurs de

l'esprit humain.

Ce ne fut pourtant pas un grand homme; ce ne fut pas même un grand philosophe; mais un esprit
supérieur, d'une subtilité ingénieuse, un raisonneur inventif, un critique pénétrant qui comprenait et

exposait merveilleusement. Parmi les élus de l'histoire et de l'humanité, il n'égale pas, tant s'en faut, celle

que désola et immortalisa son amour. Héloïse est, je crois, la première des femmes[363].

[Note 363:

Mès ge ne croi mie, par m'ame,
C'onques puis fust une tel fame.

Roman de la Rose, t. II, v. 213.]

Faible et superbe, téméraire et craintif, opiniâtre sans persévérance, Abélard fut, par son caractère,
au-dessous de son esprit; sa mission surpassa ses forces, et l'homme fit plus d'une fois défaut au

philosophe. Ses contemporains, qui n'étaient pas certes de grands observateurs, n'ont pas laissé

d'apercevoir cet orgueil imprudent, disons mieux, cette vanité d'homme de lettres, par laquelle aussi il

semble qu'il ait devancé son siècle. Les infirmités de son âme se firent sentir dans toute sa conduite,

même dans ses doctrines, même dans sa passion. Cherchez en lui le chrétien, le penseur, le novateur,

l'amant enfin; vous trouverez toujours qu'il lui manque une grande chose, la fermeté du dévouement.

Aussi pourrait-on, s'il n'eût autant souffert, si des malheurs aussi tragiques ne protégeaient sa mémoire,

conclure enfin à un jugement sévère contre lui. Que sa vie cependant, que sa triste vie ne nous le fasse

pas trop plaindre: il vécut dans l'angoisse et mourut dans l'humiliation, mais il eut de la gloire et il fut

aimé.

LIVRE II. DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD.

CHAPITRE PREMIER. DE LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE EN GÉNÉRAL.

La renommée philosophique d'Abélard était déjà ancienne, que ses ouvrages philosophiques demeuraient
encore inconnus. Il y a dix ans, à peine savait-on s'ils existaient quelque part en manuscrit. Cependant on

citait ses doctrines, on parlait de son système, qui tient une place dans l'histoire de la philosophie. Aucun

de ceux qui ont écrit cette histoire n'a manqué de nommer Abélard parmi les hommes qui ont illustré et

accrédité la scolastique, et de lui assigner au XIIe siècle le rang de fondateur d'une école.

L'existence historique de cette école est notoire. Sa naissance, son éclat, son influence, du moins tant que
son fondateur a vécu, sont des faits constatés et célèbres. Son caractère scientifique, sa valeur

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