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Charles R. Daoust - Cent-vingt jours de service actif

désir d'aller au Nord-Ouest augmentait. Je voyais mille obstacles sur ma route, d'abord la cruelle
séparation qu'il faudrait faire subir à ma vieille mère qui n'avait d'autre consolation que moi, puis ma

carrière professionnelle peut-être brisée par un trop long séjour sur le terrain des hostilités, et beaucoup

d'autres dont je ne me rappelle pas beaucoup aujourd'hui mais qui alors me paraissaient insurmontables.

En dépit de tous ces obstacles et peut-être même à cause d'eux, mercredi, le 1er avril, comme on
m'annonçait que le bataillon devait partir avant 24 heures, je pris mon parti tout à coup et, sans plus

hésiter, entrai dans la chambre de recrutement et demandai qu'on m'enrôlât. On accueillit ma demande et

à 10 heures a.m. j'étais enrôlé membre de la compagnie No. 1. Je me fis immédiatement donner une

tunique et tout l'accoutrement qu'il me fallait. Il me semblait ne pouvoir être soldat sans cela.

L'après-midi se passa à la salle du marché, chaque compagnie faisant l'exercice militaire sous les ordres
de l'instructeur Labranche.

Enfin le soir arriva. L'émotion qui s'empara de moi en arrivant à la maison peut être mieux imaginée que
décrite. Ma bonne mère qui avait tant souffert lors de notre première séparation, qu'allait-elle dire en

apprenant que son fils venait de s'enrôler comme soldat?

Je cachai de mon mieux mon uniforme sons mon pardessus et mettant mon képi sous mon bras, je remis
mon casque d'hiver sur ma tête. Enfin j'entrai et appris à ma mère la vérité.

Quelques heures plus tard, j'allai faire mes adieux M. le curé et à mes autres amis.

J'allai à confesse et vers les neuf heures revins à la maison. Ma mère sécha bientôt ses larmes, et l'on
procéda aux préparatifs de mon départ. Que la nuit me parut longue! Je ne pus fermer l'oeil, car

j'entendais de ma chambre les sanglots de ma pauvre mère! Que de fois l'idée me vint de me lever et

d'aller la consoler: mais aussitôt je pensais que mieux valait faire semblant de ne pas m'en apercevoir;

puisqu'elle s'était retenue devant moi, pour pleurer seule maintenant, c'est qu'elle voulait me cacher sa

douleur. Je m'assoupis en priant Dieu pour elle.

Dès 6.30 heures, le lendemain, j'étais debout. Ma mère vint à l'église avec moi. Nous communiâmes tous
les deux. Oh! comme j'aurais mêlé mes larmes aux siennes, si l'amour-propre ne m'avait retenu. Mais la

foule était là qui nous regardait.

La messe terminée, ma mère et moi retournâmes &la maison. Le déjeuner ne fut pas bien gai. Ma mère
ne mangea rien du tout et sa douleur me rendit triste. Enfin le moment des adieux arriva. Mon beau-père

paraissait plus ému qu'il ne l'aurait voulu, et pleura quand je l'embrassai et ma mère ne voulut pas me

laisser partir seul mais vint me reconduire jusqu'à la gare.

Le long de la route, elle me fit toutes les recommandations qu'elle crut nécessaires et quand elle eut fini,
nous marchâmes en silence. Sans doute, nos idées étaient les mêmes, tous deux nous souffrions de la

même douleur et cependant chacun semblait préférer savourer sa peine en silence. Plusieurs minutes

s'écoulèrent ainsi, puis le sifflet aigu du train qui approchait nous ramena à la cruelle réalité. Je me levai

et allai les larmes aux yeux lui donner le baiser d'adieu. Elle, pauvre femme! elle sanglotait! Je m'arrachai

de ses bras en lui murmurant à l'oreille: courage et espoir!... Le train arriva à Montréal vers 7.30 heures; à

8.15 heures j'étais au marché. L'avant-midi s'écoula lentement. Chaque compagnie allait une à une

chercher sa tenue de campagne. On distribua des bas, des bottes, des knapsacks, havresacs,

chaudières à manger, couteaux, fourchettes, etc. Le mardi, on prit le dîner au Richelieu. Après dîner, le

trousseau de chacun fut complété, puis le bataillon sortit parader dans les rues. Partout la foule nous

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