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Charles R. Daoust - Cent-vingt jours de service actif

fréquents à mesure que l'heure avance, le capitaine ordonne de jeter l'ancré et l'on passe une nuit
tranquille à une trentaine de milles à l'ouest de Battleford.

Dimanche, 5 - A trois heures du matin, nous levons l'ancre et le bateau poursuit sa course accidentée.
Rien de particulier à bord, excepté l'impatience des soldats d'arriver à Battleford. Enfin, vers huit heures

et demie, nous voyions le "Marquis" et le " North-West" à un demi-mille en avant de

nous, arrêtés sur les bords d'une assez jolie baie. Le mot "Battleford" est sur les lèvres de tous. En effet,

nous sommes rendus.

Chacun jette un regard de curiosité sur la rive et n'est pas peu surpris de voir le brave Lemay en habit
d'officier qui nous attend sur le rivage. Sans commandement, mus par le même sentiment d'amitié et

d'admiration, tous le saluent et des centaines de mains se dirigent vers lui. Il est encore pâle mais paraît

marcher sans trop de difficulté. A peine a-t-il mis le pied à bord du bateau qu'une véritable ovation

commence et si nous n'avions su qu'il était encore souffrant, de sa blessure, je crois qu'on l'aurait

promené sur nos épaules. Chacun l'interroge avec intérêt sur sa condition, quelques-uns lui posent des

questions des plus naïves, tous sont heureux et Lemay comme les autres.

Pauvre jeune homme! tu n'as pas de père qui t'attende à Montréal pour te serrer avec orgueil sur son
coeur, pas de mère non plus qui gémisse en s'impatientant de la longueur de la campagne; qui sait? Dieu

arrange si bien les choses, mieux vaut peut-être qu'elle soit au ciel depuis longtemps, car la nouvelle de

ton accident lui aurait brisé le coeur; un frère seul là-bas souhaite ton retour; mais regarde autour de toi

toutes ces figures réjouies de te voir circuler au milieu d'elles, vois ces cent mains amies qui t'offrent; la

plus généreuse amitié et si tu pouvais lire dans les coeurs, tu ne te trouverais pas tant à plaindre, car au

lieu d'un seul frère tu en as cent et plus, de vrais frères, ceux-là, des frères d'armes, dont l'amitié est

franche et dévouée.

Tous se rappelleront longtemps ta conduite héroïque à la Butte aux Français et tant que le 65ème
existera, tu y trouveras toute une famille.

Si, plus tard, quand tous ceux qui ont fait partie de la dernière expédition auront quitté ce monde pour un
meilleur, tu restais seul à penser à l'année 1885, nos enfants respecteront tes cheveux gris et chacun

saluera en toi le héros de la Butte aux Français.

Vers les dix heures, on fit les honneurs militaires au défunt Col. Williams. Tous les bataillons suivaient la
dépouille mortelle en silence. Les Midlands, les Grenadiers, le 65ème Carabiniers Mont-Royaux, le

90ème Infanterie Légère de Winnipeg, puis les Queen's Own montent l'un après l'autre la colline, et

traversent le village. A la porte du Fort, le 65ème fait volte-face et quelques officier, seulement entrent

pendant que le bataillon revient sur ses pas.

Arrivés au rivage, huit sergents prennent le cercueil du sergent Valiquette et le déposent dans le wagon
funéraire. La compagnie No. 4 suit le corps puis viennent les autres compagnies.

Après un quart d'heure de marche, on arrive à la porte de la chapelle de la Mission. Tous prennent part
aux chants sacrés que l'église ordonne en pareille circonstance, puis le Révd père Provost nous adresse

des paroles appropriées, comme toujours, au triste événement. Sa voix est touchante, ses accents sont

ceux d'un coeur paternel; le Colonel Ouimet essuie une larme qui vient mouiller sa paupière; le Capt.

Roy pleure comme un frère aîné aux funérailles du plus jeune de la famille, et tous sont plus émus qu'ils

ne voudraient le paraître. La cérémonie finie chacun retourne au bateau en silence.

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