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Charles R. Daoust - Cent-vingt jours de service actif

2 juillet. - Départ du bateau à deux heures du matin. Nous allons bien lentement à cause d'un brouillard
épais qui cache les écueils. A sept hrs. le lever et le frottage des accoutrements. Vers neuf heures le

bateau passe devant le monument élevé par les autres compagnies du 65ème aux martyrs du Lac aux

Grenouilles. Tous se découvrent respectueusement. Un peu plus bas nous passons devant d'immenses

radeaux qui descendent jusqu'à Battleford. Enfin vers les trois heures de l'après-midi nous arrivons à Fort

Pitt. La rive est couverte de nos frères d'armes parmi lesquels se distinguent le major Perry, le

lieutenant-colonel Hughes et le Dr. Paré. Le général Middleton et le major-général Strange sont à bord du

"North West" et nous saluent au moment où nous jetons l'ancre. A peine le bateau touche-t-il le

rivage qu'il est envahi par nos amis.

On se donne de bonnes poignées de mains, on se raconte les incidents les plus marquants de la campagne
et la meilleure entente règne partout. Presqu'immédiatement nous obtenons un congé de quatre heures et

tous descendent à terre. Le soir nous couchons de nouveau à bord du vaisseau, et un bon sommeil vient

enfin fermer nos paupières. Tous sont heureux, tous sont joyeux de se retrouver enfin ensemble après 72

jours de séparation. La nuit est fraîche et nous sommes délivrés des moustiques.

CHAPITRE II. DE FORT PITT A MONTRÉAL

Le bataillon est maintenant réuni. Toute la journée du trois juillet fut employée à charger les vaisseaux de
provisions. Les courts intervalles pendant lesquels il nous était permis de nous reposer se passaient en

silence, car il faut le dire, aussitôt que la joie bien naturelle des soldats de se retrouver après une assez

longue séparation fut passée, un sentiment de malaise et d'ennui s'empara de tous et influença même les

officiers. Notre coeur saignait à la vue de la nudité de l'endroit. Pas une seule, maison, pas un seul

hangar, dans un rayon de dix milles, rien! rien que la plaine immense à laquelle l'herbe brûlée et jaunie

formait une robe de crêpe dernier vestige de la dévastation. Seul au milieu de cette scène apitoyable, le

vieux chantier délabré, qui conservait encore le nom de Fort, se dressait au milieu de la plaine comme un

soldat invalide, qui attend, comme une faveur, la balle qui le délivrera des misères d'ici-bas. Ce n'était

plus un fort: deux bâtiments de 15 pieds par 12, en bois brut, entourés, pour la forme, d'une ceinture de

pieux qui portait encore la trace des ravages de la dernière guerre voilà ce qui frappait l'oeil du visiteur.

Si ce dernier, poursuivant plus loin ses recherches, allait à l'intérieur, un spectacle non moins triste
s'offrait à sa vue.

Dans la cour qui sépare les deux bâtiments, un homme passerait sa journée à ramasser et classifier ce qui
traîne. Ici, un couteau rouillé, plus loin, une carabine brisée, partout débris sales et puants qui infectent

l'atmosphère des environs. Un des bâtiments, celui du nord, sert de magasin de provisions, l'autre de

pharmacie.

Cependant presque tous les soldats allèrent voir ce qui restait du Fort, et leur démarche ne fut pas vaine,
car il était superbe dans son délabrement.

Même la fétidité qui s'échappait de la cour lui donnait un air de je ne sais quoi qui vous prenait au coeur
et vous faisait monter, malgré vous, à la paupière, une larme de regret et de pitié.

Après avoir visité le fort, on alla examiner la tombe du jeune constable Cowan. On s'agenouilla auprès du
tertre dont la verdure changeait de nuance petit à petit et sur lequel quelques fleurs, plantées par des

mains amies, pliaient tristement la tète et semblaient frémir au contact de leur racines avec le cadavre

froid du jeune martyr. Oui, du jeune martyr, car c'en fut un.

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