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Charles R. Daoust - Cent-vingt jours de service actif
Aussi quelle différence quand, pour une raison quelconque, il s'absentait de la tente. Aussitôt les soldats anglais qui pouvaient se promener s'approchaient des pauvres Lemay et Marcotte, leur riaient au nez et venaient s'établir au pied de leurs lits pour manger des confitures ou des gelées dont ils se gardaient bien de leur offrir la plus petite partie. Il est bon de remarquer ici que ces douceurs étaient celles envoyées par les dames de Montréal, et dont l'étiquette était enlevée pour être remplacée par une autre à l'adresse d'autres bataillons. Alors les soldats anglais se racontaient d'une manière cynique le voyage du 65ème suivant les rapports qu'ils en avaient lus dans le "News," et parlaient assez haut pour que l'un des blessés du 65ème put les entendre. Mais l'on serait porté à croire que la jalousie seule ou l'orgueil faisait ainsi agir les héros de l'Anse aux Poissons, et que dans certaine circonstance leur coeur parlerait plus haut que leurs préjugés. Qu'on se détrompe! L'on ne peut guère se figurer jusqu'où le fanatisme et la jalousie peuvent mener. Une circonstance entre cent le démontrera.
C'était le 14 juin, au matin, le soldat Gauthier venait de quitter ses blessés pour voir à leur nourriture. Lemay souffrait horriblement. La nuit précédente le vent avait enlevé la tente et pendant plusieurs minutes il était resté exposé au froid. Incapable de se remuer d'un côté ou de l'autre, il demande à un grand Anglais qui fumait tranquillement sa pipe s'il serait assez bon de le changer de côté. L'Anglais se leva brusquement sans dire un mot et, saisissant Lemay par un bras, le renversa brutalement du côté opposé. Immédiatement sa plaie se rouvrit et son bandage tomba. Trop affaibli pour dire un seul mot, il gémit de son impuissance et de la force de la douleur. Quelques instants plus tard, Lemay demanda tranquillement au jeune Anglais qui l'avait si brutalement servi pourquoi il le maltraitait ainsi. "Tu te plains comme une femme, s... cochon de Français," lui répondit-il. (You moan like a woman, g... d... pig of a Frenchman.) Non content de ces paroles, il lui rappela une à une toutes les attaques du "News" contre le 65ème, et pendant une demi-heure ne cessa de l'accabler d'injures. Lemay gisait tout le temps immobile sur son lit, incapable de prononcer un mot, impuissant à faire un geste. O lâche! triple lâche! qui profites ainsi de la faiblesse de ton rival pour l'insulter et lui jeter ta venimeuse calomnie à la face. Tu montrais là toute la grandeur de ton courage. Va! tu n'as rien à craindre d'aucun membre du 65e, personne ne te touchera... de peur de se salir,... tu n'auras qu'à protéger ta face contre les crachats!
Par bonheur, l'arrivée de l'infirmier Gauthier coupait court aux discours du soldat anglais, et Lemay et Marcotte reposaient tranquilles le reste de la journée.
Pendant les cinq semaines que nos deux blessés passèrent à l'hôpital, le vent emporta quatre fois la tente qui était leur seul abri. En une circonstance surtout, l'accident aurait pu avoir des conséquences funestes. C'était vers le commencement de juillet. Lemay qui avait repris des forces et qui pouvait maintenant marcher sans appui, avait commencé à s'habiller quand, au milieu d'une pluie battante, la tente culbute et est entraînée parle vent. Marcotte ne sachant où se mettre fut bientôt mouillé jusqu'aux os. Alors il se jeta à bas du lit et, se cachant dessous la toile du brancard, réussit à s'en faire un abri. Il resta dans cette position environ un quart-d'heure. Ce ne fut qu'après l'orage et qu'on eût replacé la tente qu'il fût remis dans son lit par deux infirmiers.
Enfin le 5 juillet arriva. On avait annoncé partout à Battleford l'arrivée du 65ème. Vers les huit heures du soir les vapeurs " Marquis" et "North West" arrivèrent et Lemay, sachant que le 65e faisait partie de cette expédition à bord de la "Baroness," s'était rendu au rivage, impatient de revoir ses frères d'armes. Mais il attendit en vain. Il était dix heures et le vapeur n'arrivait pas, alors il retourna à son lit découragé. Le lendemain matin cependant, après deux longues heures d'attente, il vit poindre à l'horizon le pavillon rouge de la "Baroness." Comme son coeur battait fort, comme ses yeux s'emplissaient de larmes de reconnaissance et de joie à l'idée qu'il allait bientôt revoir ses bons amis
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