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Charles R. Daoust - Cent-vingt jours de service actif

Le tableau, encadré dans l'immensité de la plaine, prenait des proportions grandioses. Ainsi réconforté, le
bataillon se met en marche et gravit la première colline. Tous obéissent aux commandements en silence

et dans un ordre parfait. Le canon fait tonner sa voix d'airain et répand là plus grande terreur parmi les

Sauvages qui se sauvent dans un bois adjacent. Pendant leur fuite, les soldats tirent trois décharges de

mousqueterie. Immédiatement après l'on reçoit l'ordre de bivouaquer. Les chariots contenant les

provisions n'étant pas arrivés, l'on se couche sans souper.

Que la nuit parut longue aux soldats épuisés par les fatigues de la veille et incapables de dormir! On
passe la nuit à la belle étoile sans couverte ni capote. Vers le matin quelques chariots arrivent. A trois

heures on se met en rangs et tous prennent à la hâte un déjeuner des plus modestes. Quelques minutes

plus tard la colonne s'est mise en marche et rencontre l'ennemi dans une position fortement retranchée,

sur une éminence rendue presqu'inapprochable par un ravin profond qui la sépare des volontaires. Le

général ordonne au 65e de descendre en tirailleurs dans ce ravin, pendant que l'on installe le canon sur la

côte, opposée. Plusieurs détonations retentissent à la fois du côté des Sauvages; mais pas un homme ne

bronche, pas une seule balle n'avait atteint son but. Les volontaires, en ce moment, descendent la côte au

pas de charge et, malgré la terrible solennité du moment, trouvent encore un bon mot pour égayer les

moins philosophes le long de la route. En effet le spectacle est imposant! Cent jeunes soldats, la fleur de

la jeunesse montréalaise, se précipitant de coeur joie au milieu des balles ennemies, qu'une main divine

peut seule faire dévier de leur route; derrière chaque compagnie, le capitaine devenu sérieux, comprenant

toute l'importance de sa charge, toute la responsabilité que lui impose sa position; un peu plus loin, le

révérend aumônier, revêtu du surplis blanc, la sainte étole au cou et prêt à administrer les derniers

sacrements de la sainte Eglise. Le révérend Père attend avec calme l'heure de remplir son devoir et jette

de tous côtés un regard inquiet. Tout à coup, au milieu de la fumée, il distingue le brave Lemay qui

tombe frappé à la poitrine. En un clin d'oeil il est auprès de lui ainsi que l'ambulancier Marc Prieur. On

relève le malheureux blessé et le prêtre lui donne les saintes huiles. Puis on le transporte dans la voiture

d'ambulance. Le chirurgien-major est déjà près de lui et lui donne ses soins. On fend la chemise de

Lemay et, au premier coup d'oeil, la blessure parait mortelle. La balle a passé si près du coeur qu'au

premier abord on a quelques doutes sur la possibilité d'une guérison. L'hémorragie se produit et bientôt

toute la figure et les habits de Lemay sont couverts du sang qui lui sort par la bouche. On a à peine donné

les soins à Lemay, qu'un autre ambulancier, aidé du général Strange en personne, apporte Marcotte et le

dépose à côté de Lemay dans le waggon d'ambulance. La plaie n'est pas si dangereuse que celle de

Lemay, la balle ayant frappé Marcotte à l'épaule. Le premier coup de feu fut tiré à ou vers six heures et

demie du matin et vers neuf heures et demie la fusillade avait cessé.

Voyant que l'ennemi était de beaucoup supérieur en nombre et que sa position était imprenable, le
général ordonna la retraite qui se fit dans le plus grand ordre. Dans toute cette affaire le 65e n'a pas été

ménagé; en se rendant au combat il était à l'avant-garde et dans la retraite il formait l'arrière-garde. Vers

midi le 65e s'arrête sur une hauteur, où il se retranche fortement. Le général part avec le transport de

fourgons et ordonne au 65e de se rendre à bord du Ëig Bear. On se remet donc en route; mais en

descendant la colline qui borde la rive on s'aperçoit que le bateau n'y est plus. On fut donc obligé de

continuer par terre et il était sept heures et demie du soir quand la première compagnie arriva à Fort Pitt.

Le lieutenant Mackay y était arrivé pendant la journée avec ses hommes et une compagnie de l'Infanterie

Légère de Winnipeg.

On ne peut guère se figurer la fatigue des soldats après les événements de cette journée. Pas un n'avait
dormi de toute la nuit précédente; on était parti pour le champ de bataille sans avoir à peine déjeuné; l'on

était resté trois heures sous le feu, puis il avait fallu revenir à pied au Fort, une distance de onze milles.

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