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Sainte-Beuve - Portraits littéraires, III

jamais de vous. Je ne parle longtemps de la même chose que lorsque je la considère en vous. Alors je m'y
arrête, je la tourne de tous les sens: j'oublie tout le reste, j'oublie que c'est une lettre que j'écris et qu'il est

impertinent de faire des amplifications à tout propos. Mais voici qui est encore long; mon papier se

remplira, et je ne vous ai point dit encore que je vous aime. C'est pourtant ce que je veux vous dire et

vous redire mille fois: je ne puis assez vous le persuader. J'espère que vous penserez un peu à moi

pendant votre séjour à Sens. Baisez-la souvent, et quelquefois pour moi. La pauvre petite! que je

voudrois qu'elle fût heureuse! Elle le sera si elle vous ressemble: c'est de notre humeur que dépend notre

bonheur. N'oubliez pas qu'il faut qu'elle sache la musique: c'est un talent agréable pour soi et pour les

autres. On ne sauroit commencer trop tôt: on ne la possède bien que quand on l'apprend dans la première

enfance.

«Vous m'avez fait grand plaisir de m'écrire vos amusements d'Ablon: mais je ne trouve pas trop à propos
que vous alliez à la chasse au soleil, surtout si les chaleurs sont aussi grandes où vous êtes qu'ici. Vos

coiffes garantissent mal la tête, et les coups de soleil sont dangereux et très-fréquents dans cette saison.

La brutalité du garde qui trouve mauvais que vous tiriez, et la politesse du chien qui rapporte votre gibier,

prouvent clairement que les hommes ont souvent moins de discernement que les bêtes. Si la

métempsychose avoit lieu, je consentirois sans répugnance à devenir comme le chien qui vous a caressée,

qui vous a rendu service; mais je serois au désespoir s'il me falloit quelque jour ressembler à cet homme

farouche qui se formalise si durement et si mal à propos. Je me sens aujourd'hui plus de goût que jamais

pour les chiens. J'ai beaucoup caressé tous les miens: je voudrois témoigner à toute l'espèce la

reconnoissance que j'ai de l'honnêteté de leur confrère à votre égard.

«Je vous embrasse, ma très-aimable Aïssé. Vous êtes pour toujours la reine de mon coeur.»

BENJAMIN CONSTANT ET MADAME DE CHARRIÈRE[107]

Rien de plus intéressant que de pouvoir saisir les personnages célèbres avant leur gloire, au moment où
ils se forment, où ils sont déjà formés et où ils n'ont point éclaté encore; rien de plus instructif que de

contempler à nu l'homme avant le personnage, de découvrir les fibres secrètes et premières, de les voir

s'essayer sans but et d'instinct, d'étudier le caractère même dans sa nature, à la veille du rôle. C'est un

plaisir et un intérêt de ce genre qu'on a pu se procurer en assistant aux premiers débuts ignorés de Joseph

de Maistre; c'est une ouverture pareille que nous venons pratiquer aujourd'hui sur un homme du camp

opposé à de Maistre, sur un étranger de naissance comme lui, parti de l'autre rive du Léman, mais

nationalisé de bonne heure chez nous par les sympathies et les services, sur Benjamin Constant.

[Note 107: Ce morceau a paru pour la première fois dans la Revue des Deux Mondes du 15 avril
1844, et il a été joint depuis à une édition de Caliste, ou Lettres écrites de Lausanne, roman de

Mme de Charrière (Paris, 1845).]

Il en a déjà été parlé plus d'une fois et avec développement dans cette Revue. Un écrivain bien
spirituel, dont la littérature regrette l'absence, M. Loève-Veimars, a donné sur l'illustre publiciste[108]

une de ces piquantes lettres politiques qu'on n'a pas oubliée. Un autre écrivain, un critique dont le silence

s'est fait également sentir, M. Gustave Planche, a publié sur Adolphe[109] quelques pages d'une

analyse attristée et sévère. Plus d'une fois Benjamin Constant a été touché indirectement et d'assez près, à

l'occasion de notices, soit sur Mme de Staël, soit sur Mmes de Krüdner ou de Charrière; mais aujourd'hui

c'est mieux, et nous allons l'entendre lui-même s'épanchant et se livrant sans détour, lui le plus précoce

des hommes, aux années de sa première jeunesse.

[Note 108: Revue des Deux Mondes, 1er février 1833.]

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