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Sainte-Beuve - Portraits littéraires, III

confirme aussitôt et l'explique de la sorte: «Je me souviens de quelques bons maîtres qui montroient les
exercices dans une si grande justesse qu'il n'y avoit rien de défectueux ni de superflu; pas un temps de

perdu, ni le moindre mouvement qui ne servît à l'action. Ces maîtres me disoient que, si une fois on a le

corps fait, le reste ne coûte plus guère. Il me semble aussi que ceux qui ont l'esprit fait entendent

tout ce qu'on dit, et qu'il ne leur faut plus après cela que de bons avertisseurs.» Quand le Dictionnaire de

l'Académie, continué par nos petits-neveux, en sera au mot incompatible, quel meilleur exemple

aura-t-on à citer, pour le sens absolu du mot, que ce trait du chevalier contre les raffinés qui ne savent

causer, dit-il, qu'avec ceux de leur cabale, et qui voudraient toujours être en particulier, comme s'ils

avaient à dire quelque mystère: «Je trouve d'ailleurs que d'être comme incompatible, et de ne

pouvoir souffrir que des gens qui nous reviennent, c'est une heureuse invention pour se rendre

insupportable à la plupart des dames, parce que, d'ordinaire, elles sont bien aises d'avoir à choisir.» Je

pourrais continuer ainsi et varier les détails sur ce mérite d'écrivain et presque de grammairien du

chevalier, qui s'en piquait tant soit peu; mais il ne faut pas abuser. Je crois en avoir bien assez dit pour

montrer qu'il ne méritait pas le mépris et l'oubli total où il est tombé, et que c'est un de ces personnages

du passé qu'il n'est pas inutile ni trop ennuyeux de rencontrer une fois dans sa vie, quand on sait les

prendre par le bon coté. Mme de Sablé et M. de La Rochefoucauld, en leur temps, trouvaient plaisir à

s'entretenir avec lui: est-ce à nous d'être si difficiles?

Et puis, en relisant tout ceci, une pensée dernière me vient, qui remet chacun à sa place. Qu'est-ce que
prétendre tirer de l'oubli? Nous ressemblons tous à une suite de naufragés qui essaient de se sauver les

uns les autres, pour périr eux-mêmes l'instant d'après.

1er janvier 1848.

MADEMOISELLE AÏSSÉ[67]

L'imagination humaine a sa part de romanesque; elle a besoin dans le passé de se prendre au souvenir de
quelque passion célèbre; de tout temps elle s'est complu à l'histoire, cent fois redite, d'un couple chéri, et

aux destinées attendrissantes des amants. Quelques noms semés çà et là, donnés d'ordinaire par la

tradition et touchés par la poésie, suffisent. Les choses politiques ont leurs révolutions et leur cours; les

guerres se succèdent, les règnes glorieux font place aux désastres; mais, de temps à autre, là où l'on s'y

attend le moins, il arrive que sur ce fond orageux, du sein du tourbillon, une blanche figure se détache et

plane: c'est Françoise de Rimini qui console de l'enfer. La Renommée, ce monstre infatigable, du même

vol dont elle a touché les ruines des empires, s'arrête à cette chose aimable, s'y pose un moment; elle en

revient, comme la colombe, avec le rameau.

[Note 67: Cette Notice a paru dans la Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1846; elle a été
reproduite en tête d'une édition des Lettres de Mademoiselle Aïssé (1846), non sans beaucoup

d'additions et de corrections qui nous sont venues de bien des côtés. Pour ne pas faire une trop grande

surcharge de notes, nous avons rejeté après la Notice celles qui sont plus étendues et qui contiennent des

pièces à l'appui, en nous servant pour cet ordre d'indications des lettres [A], [B],[C], etc.]

Dans les temps modernes, si la poésie proprement dite a fait défaut à ce genre de tradition, le roman n'a
pas cessé; sous une forme ou sous une autre, certaines douces figures ont gardé le privilège de servir

d'entretien aux générations et aux jeunesses successives. Que dire d'Héloïse? qu'ajouter à ce que réveille

le nom de La Vallière? Vers 1663, il entra dans la politique de Louis XIV de secourir le Portugal contre

l'Espagne, mais de le secourir indirectement; on fournit sous main des subsides, on favorisa des levées,

une foule de volontaires y coururent. Entre cette petite armée commandée par Schomberg, et la pauvre

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