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Sainte-Beuve - Portraits littéraires, III

devrait être rigoureux, mais avec tact, et ne pas imiter ce compilateur[24] qui, en introduisant Rémi
Belleau, n'eut d'autre soin que d'omettre la pièce d'Avril, précisément la perle du vieux poëte; il y

a des faiseurs de bouquets qui ont la main heureuse! Dans un tel Temple de la Grâce, Marot présiderait le

groupe entier de ses contemporains pour le règne de François Ier; Louise Labé, à côté de lui, tiendrait la

guirlande, au-dessus même de Marguerite. Bonaventure des Periers n'y entrerait qu'avec une seule pièce,

Gohorry, avec une seule stance[25]; le bon jurisconsulte Forcadel, un peu étonné, s'y verrait admis pour

avoir une seule fois, je ne sais comment, réussi dans un dialogue rustique amoureux, traduit de

Théocrite. François Ier y serait comme roi, pour l'esprit vivifiant qu'il répandit autour de lui, pour les

sourires et les rayons qu'il prodigua avec grâce; mais, en fait de vers de sa façon, il n'en aurait guère

présents qu'une vingtaine au plus, ce qu'il en pourrait écrire en se jouant sur une vitre, comme il fit une

fois à Chambord.

Mai 1847.

[Note 24: Auguis.]

[Note 25: La stance bien connue: La jeune fille est semblable à la rose, etc., etc. Vous croyez (et
moi-même je l'ai cru) que cette stance est directement imitée du latin de Catulle? Non pas; c'est traduit de

l'Amadis, où Gohorry, qui traduisait une partie de ce roman espagnol, l'a rencontrée.]

Le CHEVALIER DE MÉRÉ ou DE L'HONNÊTE HOMME AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

Connaissez-vous le chevalier de Méré? Ce n'est pas que je vous conseille de le lire; il n'est bon à
connaître que par extraits. Il passait pour plus aimable qu'il ne devait être, à en juger par ses lettres et par

ses discours imprimés; il faisait profession de ce qui n'est bien que si on ne le professe pas, et que si l'on

en use d'un air d'aisance et de naturel. Sa politesse est compassée, et je le soupçonne fort d'avoir été de

ceux qui sont frivoles dans le sérieux et pédants dans le frivole; mais c'était certainement un

homme de beaucoup d'esprit, établi sur ce pied-là dans le monde, ayant commerce avec ce qu'il y avait de

plus considérable dans les lettres et à la cour, désigné par l'opinion, à un certain moment (de 1649 à

1664), pour un arbitre ou du moins pour un maître d'élégance. Son tort fut de prendre trop à la lettre et

trop au sérieux ce rôle délicat, et de pousser à bout ce qui ne doit être qu'effleuré, ce qui doit être

renouvelé toujours. On a dit de Benserade que c'était un Voiture trop prolongé: ç'a été l'inconvénient

aussi du chevalier de Méré. Malgré ces défauts ou à cause de ces défauts mêmes, le chevalier de Méré est

un type; et si aujourd'hui on veut étudier un des caractères les plus en honneur au XVIIe siècle,

on ne saurait mieux s'adresser ni surtout plus commodément qu'à lui.

Il y eut, vers ce temps, des hommes qui nous représentent et qui réalisent en eux l'idée de l'honnête
homme, comme on l'entendait alors, bien mieux que le chevalier de Méré ne le sut faire dans sa

personne, et lui-même, parmi les gens de sa connaissance, il nous en cite qu'il propose pour d'accomplis

modèles. Il n'en est aucun pourtant qui ait plus réfléchi que lui sur cet idéal, qui se soit plus appliqué à le

définir, à en fixer les conditions, à disserter sur l'ensemble des qualités qui le composent, étales enseigner

en toute occasion. Un maître à danser n'est pas toujours celui (tant s'en faut) qui danse le mieux; mais si

quelque ancien maître fameux en ce genre a écrit quelque chose sur son art, et que cet art soit en partie

perdu, on doit recourir au traité. Le chevalier de Méré a été, à son heure, un maître de bel air et

d'agrément, et il a laissé des traités.

Il ne s'exagère point d'ailleurs, autant qu'on le pourrait croire, l'effet des préceptes: «Eh! qui doute, dit-il
quelque part [26], que si quelqu'un était aussi honnête homme que l'on dit que Pignatelle étoit bon

écuyer, il ne pût faire un honnête homme comme Pignatelle un bon homme de cheval? D'où vient donc

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