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Sainte-Beuve - Portraits littéraires, III

conduite avilie du roi, les infamies qui avaient été faites en son nom et auxquelles sa faiblesse apathique
s'était prêtée, avaient fort aidé à cette philosophie. On ne voyait point dans Paris de gens inquiets courir,

s'empresser, s'arrêter, pour savoir de ses nouvelles. Tout avait l'air calme et tranquille, et tout était joyeux

et content. Quoique ce sentiment fût le même à Versailles, l'air d'inquiétude y était plus général; c'est

d'abord le pays du déguisement, et si le déguisement est permis dans un cas, c'est bien dans celui où

quand on peut, sans blesser l'honneur, cacher ce qu'on pense, on ne peut pas le faire paraître sans

étourderie et sans courir le risque à peu près sûr d'une Bastille éternelle. On parlait déjà, quoique

vaguement, des sacrements dans tout le château; on disait que le roi, qui avait tant de religion, allait les

demander dès qu'il se verrait bien malade, ce qui ne pourrait pas manquer d'arriver bientôt. Mesdames en

étaient persuadées, et avaient l'air de le désirer. Elles en parlaient ainsi, et attendaient le moment où la

piété de leur père lui ferait désirer cette consolation dans sa maladie. Quelque ferme que l'on soit dans

son opinion, quand on y attache un grand prix, et quelque raison que l'on croie avoir de l'être, on la voit

encore avec plaisir être celle des autres, et cette idée y confirme davantage. Telle était la position où se

trouvaient dans ce moment les ennemis du tripot; la connaissance qu'ils avaient du goût du roi pour les

sacrements, de son idée sur l'efficacité d'un acte de contrition, et sur le besoin qu'il en avait, leur

persuadait bien qu'on touchait au moment où son amour pour la religion, ou son envie de donner un bon

exemple en ce genre, allaient lui faire demander son confesseur; mais leur opinion, partagée par

Mesdames, la leur rendait encore plus certaine. Ils nageaient dans la joie, et cette joie n'était troublée

alors par aucune inquiétude. La tranquillité n'était pas aussi entière en haut. Bordeu y était monté dans la

matinée, et avait fort effrayé la maîtresse. Il lui avait dit dans ce moment que le roi était assez mal, que sa

maladie prenait une mauvaise tournure, et qu'il lui conseillait de prendre ses arrangements pour partir

bientôt, et pour partir d'elle-même, sans attendre qu'elle fût renvoyée. La manière de Bordeu est

tranchante, assez franche, même quelquefois dure. Il était médecin de Mme Dubarry depuis sa naissance,

et l'avait vue dans toutes les différentes époques de sa vie. Il l'amusait par ses contes et par sa gaieté, et

avait alors plus de crédit que personne sur son esprit. C'est encore assez le propre des filles: les

confidences qu'elles sont obligées de faire à leur médecin leur donnent presque toujours une entière

confiance en eux, et on en voit peu n'en pas raffoler. Les conseils de Bordeu lui firent dans le moment

assez d'impression; mais comme elle était fille dans toute l'acception du terme, et que les filles ne

réfléchissent ni ne calculent, et n'ont aucune suite, après avoir un instant pleuré, elle dit qu'elle verrait, et

parut peu inquiète de la santé du roi. Ce que je rapporterai de l'intérieur de Mme Dubarry dans tout le

cours de ce récit, je le tiens de Bordeu, qui m'a toujours assuré me dire la vérité. Elle ne tarda pas de faire

part à M. d'Aiguillon de sa conversation, et de l'inquiétude où elle était. Celui-ci était instruit de son côté

par Lorry, et plus encore par M. d'Aumont, de l'état du roi, des inquiétudes de la nuit et de l'opinion

générale. Soit qu'il affectât de n'y vouloir pas prendre part, soit que le si grand intérêt... (Le reste

manque dans la copie.
)

Note. - Cette Relation avait été imprimée en 1846, à un très-petit nombre d'exemplaires. En la
reproduisant ici, je n'ai eu qu'un but, c'est de montrer dans un frappant et hideux tableau comment les

monarchies finissent, comment elles sont atteintes en quelque sorte de gangrène sénile. Louis XIV avait

dit, dans ses Instructions au Dauphin, une belle parole trop méconnue par son indigne petit-fils: «Les

empires, mon fils, ne se conservent que comme ils s'acquièrent: c'est-à-dire par la vigueur, par la

vigilance et par le travail.»

PENSÉES

On me permettra de terminer ce volume comme j'ai fait déjà pour quelques-uns des volumes précédents,
je veux dire par quelques Pensées familières qui s'adressent moins au public des lecteurs qu'à des

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