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Sainte-Beuve - Portraits littéraires, III

sommes pas même cru en droit de nous permettre ce soin si sobre; à part un ou deux endroits où la copie
était évidemment fautive, nous en avons respecté tout le négligé. Cette copie provient de celle que

possède la Bibliothèque de l'Arsenal, et qui, perdue dans la masse des papiers de M. de Paulmy, a été

récemment retrouvée par M. Varin.

15 février 1846.

[Note 308: Ils ont, par malheur, été détruits.]

MÉMOIRES SUR LA MORT DE LOUIS XV

La maladie d'un roi, d'un roi qui a une maîtresse, et une c... pour maîtresse, d'un roi dont les ministres et
les courtisans n'existent que par cette maîtresse, dont les enfants sont opposés d'intérêts et d'inclination à

cette maîtresse, est une trop grande époque pour un homme qui vit et qui est destiné à vivre à la Cour,

pour ne pas mériter toutes ses observations. C'est d'ailleurs un événement à peu près unique dans la vie,

et qui sert plus qu'aucun autre à la connaissance parfaite de cette classe d'hommes qu'on appelle

courtisans. Destiné, comme je l'étais, à voir un jour le roi malade, je m'étais toujours proposé de suivre

avec la plus grande attention toute la scène de sa maladie, et tous les différents mouvements qu'elle

devait produire. L'idée que j'avais avec toute la Cour de l'effet que ferait sur le roi le second accès de

fièvre, rendait à ma curiosité ce moment intéressant, il me l'était d'ailleurs encore plus par le renvoi, que

je regardais comme certain, de sa maîtresse, et par la chute d'un ministre, et d'un ministre odieux, qui

devait être la suite nécessaire du renvoi de cette maîtresse. La santé du roi, le soin qu'il en avait, sa

vigueur, paraissaient devoir éloigner cet événement, quand tout à coup il arriva au moment où on s'y

attendait le moins.

Le mercredi 27 avril[309] au matin, le roi, étant à Trianon de la veille, se sentit incommodé de douleurs
de tête, de frissons et de courbature. La crainte qu'il avait de se constituer malade, ou l'espérance du bien

que pourrait lui faire l'exercice, l'engagea à ne rien changer à l'ordre qu'il avait donné la veille. Il partit en

voiture pour la chasse; mais, se sentant plus incommodé, il ne monta pas à cheval, resta en carrosse, fit

chasser, se plaignit un peu de son mal, et revint à Trianon vers les cinq heures et demie, s'enferma chez

Mme Dubarry, où il prit plusieurs lavements. Il n'en fut guère soulagé, et quoiqu'il ne mangeât rien à

souper, et qu'il se couchât de fort bonne heure, il fut plus tourmenté pendant la nuit des douleurs qu'il

avait ressenties pendant le jour, et auxquelles se joignirent des maux de reins. Lemonnier[310] fut éveillé

pendant la nuit; il trouva de la fièvre. L'inquiétude et la peur prirent au roi; il fit éveiller Mme Dubarry.

Cependant cette inquiétude du roi ne paraissait encore point fondée, et Lemonnier, qui connaissait sa

disposition naturelle à s'effrayer de rien, regardait cette inquiétude plutôt comme un effet ordinaire d'une

telle disposition que comme le présage d'une maladie. Il voyait avec les mêmes yeux les douleurs dont le

roi se plaignait, et en rabattait dans son esprit les trois quarts, toujours par le même calcul. Voilà ce qui

arrive toujours aux gens douillets; ils sont comme les menteurs: à force d'avoir abusé de la crédulité des

autres, ils perdent le droit d'être crus quand ils devraient réellement l'être. Mme Dubarry, qui connaissait

le roi comme Lemonnier, pensait comme lui sur la réalité des douleurs dont le roi se plaignait et

s'inquiétait, mais regardait comme un avantage pour elle les soins qu'elle pourrait lui rendre, et

l'occupation qu'elle pourrait lui montrer avoir de lui. La bassesse de M. d'A...[311] la servit parfaitement

dans cette circonstance. Ce plat gentilhomme de la chambre, au mépris de son devoir, renonça au droit

qu'il avait d'entrer chez le roi, d'en savoir des nouvelles lui-même, de le servir, pour empêcher d'entrer

ceux qui avaient le même droit que lui, et pour laisser le roi malade passer honteusement la journée à un

quart de lieue de ses enfants, entre sa maîtresse et son valet de chambre. C'est là où commence l'histoire

des plates et viles bassesses de M. d'Aumont; elles tiendront quelque place dans ce récit. Il est de cette

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