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Sainte-Beuve - Portraits littéraires, III

mais de tenir entre ses bras l'objet aimé, en contemplant la mer de Sicile. Le tableau de
l'élégiaque romain est touchant dans sa réalité, mais on sent aussitôt la différence: il y manque, pour

égaler le rêve sicilien, je ne sais quoi d'un loisir tout facile, je ne sais quel horizon plus céleste.

S'attachant particulièrement à la IVe églogue, et après en avoir déterminé le sens, selon lui, tout
mystique, tout relatif aux traditions de l'oracle, après avoir assez bien démontré, ce me semble, que le

poëte n'a fait qu'y prendre un thème, un prétexte à la description de l'âge d'or vers l'époque de la paix de

Brindes, et que le mystérieux enfant promis n'était pas tel ou tel enfant des hommes, mais un de ces

dieux épiphanes ou manifestés (proesentes divos) très-connus de l'antiquité entière, M.

Rossignol nous fait bien comprendre la transformation que subit peu à peu dans l'imagination des peuples

cette sorte de vague prédiction virgilienne, portée sur l'aile des beaux vers et revêtue d'une magique

harmonie. La superstition populaire, qui allait cherchant dans les derniers souffles de la Sibylle la

promesse du Sauveur nouveau, n'eut garde, parmi ses autorités, d'oublier Virgile. Dès le second siècle du

Christianisme, des esprits plus fervents qu'éclairés se complurent à cette confusion bizarre qui, au moyen

de quelques centons alambiqués, à la faveur même de misérables acrostiches, mariait ensemble les deux

cultes, et contre laquelle devait tonner saint Jérôme. «Reproches inutiles! dit M. Rossignol; la fureur de

ces jeux d'esprit redoublera, entretenue par la superstition et le faux goût; et l'écrivain sur qui ce zèle

extravagant s'exercera de prédilection, c'est Virgile.» Le critique suit dans tout son cours la nouvelle

destinée que fit au poëte l'illusion superstitieuse. La IVe églogue, il faut en convenir, y prêtait assez

naturellement, et le sujet s'en trouva bientôt travesti au point d'être donné sans détour pour une prédiction

de l'avènement du Christ. Mais on prend, en quelque sorte, ce travestissement sur le fait, dans la

traduction grecque produite par Eusèbe. Le divorce, ou plutôt la confusion insensible commence dès le

début même. Tandis que Virgile invitait les Muses de la Sicile à élever un peu le ton accoutumé de

l'églogue, le traducteur les exhorte nettement à célébrer la grande prédiction. Là où Virgile

annonçait le retour d'Astrée et de Saturne, le traducteur ne parle que de la Vierge amenant le Roi

bien-aimé
. Lucine, toute chaste que l'appelait le poëte (casta, fave, Lucina),
n'est pas plus heureuse qu'Astrée; elle disparaît pour devenir simplement la lune qui nous éclaire;

et si, dans le texte primitif, on la suppliait de présider, comme déesse, à la naissance de l'enfant, le

traducteur lui ordonnera d'adorer le nourrisson qui vient de naître. C'est ainsi que les noms des

divinités mythologiques se trouvent l'un après l'autre éliminés au moyen de synonymes adroits ou de

périphrases complaisantes. Il serait curieux de suivre en détail avec le critique cette traduction

habilement infidèle et toute calculée, dans laquelle l'églogue païenne de Virgile est devenue un poëme

chrétien, et qui transforme définitivement le dieu épiphane de la Sibylle en la personne même du

Rédempteur. Grâce à ce rôle nouveau qu'une semblable interprétation créait à Virgile, et que la vague

tradition favorisa, on comprend mieux comment le divin et pieux poëte (le poëte pourtant de Corydon et

de Didon) a pu être pris sous le patronage de deux religions si différentes et si contraires, comment le

Christianisme du moyen-âge s'est accoutumé peu à peu à l'accepter pour magicien et pour devin, et

comment Dante, le poëte théologien, n'hésitera point à se le choisir pour guide dans les sphères de la foi

chrétienne. Il n'est pas jusqu'à Sannazar enfin, qui, aux heures de la Renaissance, dans un poëme dévot

d'un style païen, ne fasse chanter l'églogue prophétique aux bergers adorateurs de Jésus enfant.

Au reste, ce n'est pas une certaine allusion générale et toute d'imagination qui pourrait ici étonner et
choquer, si l'on s'y était tenu. Virgile est un poëte véritablement religieux; il y a dans l'inspiration de sa

muse un souffle doux, puissant, pacifique, qui lui fait adorer et invoquer en toute rencontre les divinités

clémentes. En lui s'est rassemblé, comme dans un harmonieux et suprême organe, l'écho mourant de cette

voix sacrée qu'entendirent, à l'origine de la fondation romaine, les Évandre et les Numa. Il n'y avait donc

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