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Sainte-Beuve - Portraits littéraires, III

d'avoir un moment arrêté votre attention. La mienne s'attache à vous depuis longtemps, c'est-à-dire à vos
ouvrages; et quoique vous m'accusiez avec douceur de juger des hommes par leurs livres, je veux bien

vous donner lieu de me le reprocher encore, et vous avouer que c'est votre pensée intime, votre vrai

moi
, qui m'attache souvent dans vos écrits. Il me semble qu'après beaucoup d'éloges un peu de
sympathie doit vous plaire; j'offre la mienne à l'emploi que vous faites de votre talent, qui ne s'est pas

contenté d'intéresser l'imagination et d'effleurer l'âme, mais qui veille aux intérêts sacrés de la vie

humaine; et moi, qu'une espérance sérieuse a pu seule faire écrivain, je suis heureux que vous ayez

reconnu en moi cette intention, que vous l'ayez aimée; et j'accepte avec reconnaissance les voeux par où

vous terminez votre article. Oui, je désire être lu, et je vous remercie de m'avoir aidé à l'être; il ne m'est

pas permis d'être modeste aux dépens de la cause que je sers; d'ailleurs on verra bientôt, si l'on y regarde,

que ces doctrines, qui font la vraie valeur de mon livre, ne sont pas à moi.

[Note 306: Voir au tome II des Portraits contemporains.]

«J'apprends, monsieur, que notre Lausanne espère obtenir de vous un Cours de littérature pour cet hiver,
et ce Cours aura pour sujet Port-Royal! Il y a longtemps que je me réjouissais de vous lire; avec

quel intérêt ne vous entendrai-je pas sur une école que je connais trop peu, mais qui m'est si chère par le

peu que j'en connais!

«Veuillez agréer, monsieur, avec mes remerciements, l'hommage de ma considération respectueuse,

VINET.

«Montreux, 27 septembre 1837.»

RELATION INÉDITE DE LA DERNIÈRE MALADIE DE LOUIS XV.

La pièce suivante est de celles qui appartiennent au genre de Suétone, de Dangeau et de Burchard; c'est
un feuillet des historiens de l'Histoire Auguste, une page de Procope ou de Lampride, page

précieuse, bien qu'elle soit incomplète et à moitié déchirée. L'auteur, appelé par les devoirs de sa haute

charge domestique à assister à la dernière maladie de Louis XV, en note tous les détails et les alentours

avec cette vérité entière et inexorable qui ne fait grâce de rien; le sentiment qui l'anime n'est pas une

curiosité pure, et, dans ce qui semblerait même repoussant, sa probité s'inspire à une source plus haute:

témoin de l'agonie d'un monarque et d'une monarchie, il veut flétrir ce qui en a corrompu la sève et ce qui

en pourrit le tronc. Ainsi ce grave personnage, Du Vair, ne craignait pas de raconter à Peiresc, qui les a

notées, les particularités les plus infamantes des règnes de Charles IX et de Henri III. C'est de la sorte

seulement qu'on s'explique bien la chute des vieilles races, et la facilité avec laquelle, au jour soudain des

colères divines et populaires, l'orage les déracine, sans que la voix tardive des sages, sans que les

intentions les plus pures des innocentes victimes, puissent rien conjurer.

Qu'était-ce que Louis XV? On l'a beaucoup dit, on ne l'a pas assez dit: le plus nul, le plus vil, le plus
lâche des coeurs de roi. Durant son long règne énervé, il a accumulé comme à plaisir, pour les léguer à sa

race, tous les malheurs. Ce n'était pas à la fin de son règne seulement qu'il était ainsi; la jeunesse

elle-même ne lui put jamais donner une étincelle d'énergie. Tel on le va voir au sortir des bras de la

Dubarry, dans les transes pusillanimes de la maladie et de la mort, tel il était avant la Pompadour, avant

sa maladie de Metz, avant ces vains éclairs dont la nation fut dupe un instant et qui lui valurent ce

surnom presque dérisoire de Bien-aimé. Il existe un petit nombre de lettres curieuses de Mme de

Tencin au duc de Richelieu, écrites dans le courant de 1743; informée par son frère, le cardinal, de tout

ce qui se passe dans le Conseil, cette femme spirituelle et intrigante en instruit le duc de Richelieu, alors

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