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Sainte-Beuve - Portraits littéraires, III

paisible, animé et assez reflorissant pour qu'à dix-sept ans de distance, et en nous relisant aujourd'hui, cet
excès de plaintes nous étonne un peu nous-même et amène sur nos lèvres un triste sourire (1864).]

ÉTUDES SUR BLAISE PASCAL

PAR M. A. VINET.

Il s'est établi depuis quelques années un vrai concours sur Pascal. Le docteur Reuchlin dans son ouvrage
sur Port-Royal, l'Académie française en proposant l'Éloge de l'auteur des Pensées, M. Cousin par

son célèbre Mémoire qui mettait l'ancien texte en question, M. Faugère par son Édition nouvelle, d'autres

encore, ont ouvert une controverse à laquelle ont pris part les critiques étrangers les plus compétents:

Néander à Berlin, la Revue d'Édimbourg par un remarquable article de janvier 1847[303], sont

entrés dans la lice: il n'a pas fallu moins que la Révolution de Février pour mettre fin au tournoi.

Aujourd'hui le débat peut être considéré comme à peu près clos; et, sans parler de l'état des esprits qui ont

assez à faire ailleurs, toutes les raisons, tous les arguments sont sortis tour à tour, tellement que la

question semble épuisée.

[Note 303: L'auteur de cet article est M. Henry Rogers.]

Un des volumes les plus faits pour conduire à une conclusion satisfaisante est certainement celui que les
amis de M. Vinet viennent de recueillir, et qui se compose des leçons et des articles qu'il a donnés en

différents temps sur ce sujet. Personne n'a pénétré plus avant que M. Vinet dans la nature morale de

Pascal, et n'a fait voir plus sensiblement que sous le héros chrétien il y avait l'homme. Pour ceux

qui lisent les Pensées, le génie de l'écrivain a quelquefois donné le change sur la méthode et sur

le fond. L'éclat soudain de cette vive parole, l'impétuosité et presque la brusquerie du geste et de l'accent,

font croire à quelque chose d'excessif, et même de maladif, qui tient à une singularité de nature. On se

sent en présence d'un individu extraordinaire. Le travail de M. Vinet consiste à montrer qu'en mettant à

part la qualité si incomparable du talent, tout homme a dans Pascal un semblable et un miroir, s'il sait

bien s'y regarder. Il y a un Pascal dans chaque chrétien, de même qu'il y a un Montaigne dans chaque

homme purement naturel. Creusez en vous-même, étudiez et sondez votre propre duplicité, plongez en

tous sens au fond de l'abîme de votre coeur, et vous n'y trouverez pas autre chose que ce que Pascal vous

a rendu en des traits si énergiques et si saillants. La théologie de l'auteur des Pensées, à la bien

voir et en la dégageant des accessoires qui n'y tiennent pas essentiellement, porte en plein sur la nature

morale de l'homme; c'est là sa force et son honneur. On pourrait dire de M. Vinet lui-même, considéré

dans son oeuvre et dans sa vie, qu'il offrait en quelque sorte l'image d'un Pascal réduit et modéré, d'un

Pascal plus aisément circoncis dans ses essors et dans ses désirs, mais dont le centre moral était le

même et dont le coeur était comme taillé sur le coeur de l'autre.

J'indique l'esprit du travail de M. Vinet; il serait difficile d'analyser ici une série de leçons et d'articles
critiques qui sont déjà des analyses. Une idée qui est particulière à M. Vinet et à ses amis, et que les

théologiens protestants ont volontiers accueillie, c'est que les Pensées de Pascal, dans l'état où les

a mises la controverse récente, et ramenées plus que jamais à l'état de purs fragments grandioses et nus,

sont par là même plus propres à un genre de démonstration chrétienne qui prend l'individu au vif, et

peuvent devenir la base d'une apologétique véritable, tout entière fondée sur la nature humaine. Sans me

permettre de contredire cette vue, qui se lie étroitement à la croyance, je ferai seulement remarquer que

tel n'était point exactement le dessein primitif de Pascal, et que, tout en insistant au début sur les preuves

morales intérieures, il n'aurait rien négligé, dans son ouvrage, de ce qui pouvait saisir l'imagination des

hommes et déterminer indirectement leur persuasion. Il n'aurait point sans doute, comme le fit plus tard

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