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Sainte-Beuve - Portraits littéraires, III

dominer. Une telle école d'art et de langue instituée à Athènes serait avant tout un germe; utile dans le
présent, elle le deviendrait surtout dans l'avenir. L'important serait bien moins d'abord dans tel ou tel

règlement de détail que dans l'esprit qui animerait la fondation, et dans le choix de l'homme appelé à la

diriger sur les lieux, et qui devrait savoir l'approprier, l'étendre, la modifier selon l'expérience même. On

pourrait, ce semble, commencer simplement, ne fonder qu'un assez petit nombre de places d'élèves;

l'essentiel serait de commencer, et de se confier pour le développement à une terre qui a toujours rendu

au centuple ce qu'on y a semé de généreux.

Qu'on se figure cinq ou six jeunes gens d'élite sous la conduite d'un maître à la fois artiste et érudit, sous
une direction telle que M. Letronne ou M. Raoul-Rochette dans leur jeunesse l'auraient pu si parfaitement

donner: de pareilles conditions réunies sont difficiles à rencontrer sans doute, elles ne sont pas

introuvables pourtant dans les rangs rajeunis de l'Université ou de l'Institut. Chaque année, après les

études qui auraient pu se suivre sur place, il y aurait un voyage destiné à quelques explorations d'art ou

au commentaire vivant d'un auteur ancien; la moindre promenade aurait son objet. Les choeurs d'

Oedipe
lus à Colone; et ceux d'Ion à Delphes; les odes de Pindare étudiées en présence des
lieux célébrés; un grand historien suivi pied à pied sur le théâtre des guerres qu'il raconte; l'Arcadie

parcourue, Xénophon en main, à la suite d'Épaminondas victorieux, ce seraient là des études parlantes

qui résoudraient, j'en réponds, plus d'une difficulté géographique ou autre, née dans le cabinet. Mais

surtout on en rapporterait, avec la connaissance précise, une intelligence animée, la vie et le charme qui

se communiquent ensuite et qui sont le vrai flambeau des Lettres. Les inscriptions, chemin faisant, y

trouveraient leur compte; et bien d'autres choses avec elles.

Si nous n'avons pas à tracer ici de programme à une noble pensée, nous ne prétendons pas non plus en
présenter un idéal anticipé; ce que nous voudrions, ce serait, en remerciant M. de Salvandy de son

heureuse initiative, de l'y encourager, si ce mot nous est permis, et de maintenir, pour peu qu'il en fût

besoin, l'idée première dans sa libre et large voie d'exécution: ce qui rapetisserait, ce qui réduirait trop

cette idée, ce qui la ferait rentrer dans les routines ordinaires, en compromettrait par là même la fécondité

et en tuerait l'avenir. Au reste, l'envoyé du ministre est allé, et a vu de ses yeux; il a dû rapporter des

impressions vives. Le ministre de France à Athènes, M. Piscatory, aura été consulté, et sa parole

comptera pour beaucoup, sans nul doute, dans une détermination à ce point intéressante pour le pays qu'il

possède si bien. Le nombre des personnes qui ont visité la Grèce s'accroît chaque jour, et leur impression

à toutes est que ce jeune État régénéré est dans une veine croissante d'activité et de progrès; nul autre État

n'a eu plus à faire et n'a plus fait en vingt-cinq ans. Il n'y a jamais eu, nous disent de bons témoins, tant de

passé, de présent et d'avenir dans un si petit espace. C'est là qu'il s'agit de jeter avec un peu de confiance,

et sans trop marchander, une idée, une institution généreuse. Qu'en sortira-t-il? Avec tant de bonnes

conditions en présence, nous verrons bien[292].

[Note 292: Cet article fut inséré dans le Journal des Débats du 25 août 1846. Le voeu qu'il
exprimait s'est réalisé. L'Ordonnance royale qui instituait l'École Française d'Athènes parut peu de temps

après (13 septembre).]

M. RODOLPHE TOPFFER

Cinq ans à peine s'étaient écoulés depuis que, dans la Revue des Deux Mondes, nous annoncions,
pour la première fois, M. Topffer alors peu connu en France[293], et, dans le Journal des Débats

du 13 juin 1846, nous avions à écrire les lignes suivantes:

«M. Rodolphe Topffer, ce romancier sensible et spirituel, ce dessinateur plein de naturel et d'originalité,

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