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Sainte-Beuve - Portraits littéraires, III

porté si haut l'honneur de l'enseignement en France sous la Restauration, ont prouvé qu'ils savaient unir
en eux ces deux arts qui peuvent très-bien se séparer. Ces Cours nourris et brillants qui nous avaient

instruits et charmés au pied de la chaire de M. Villemain, nous les avons retrouvés dans une lecture

attachante et solide, à la fois semblable et nouvelle. Aujourd'hui voilà M. Cousin qui revient également

sur ses premières traces, pour les fixer et pour se perfectionner, selon le cachet des talents véritablement

littéraires. Aussi cet esprit de feu qui avait animé sa parole publique ne lui a pas fait défaut dans la

solitude du cabinet, et l'ancien travail refondu en est ressorti très-vivant.

Et pour que l'aperçu ne soit pas trop incomplet, notez qu'ici, chez M. Cousin, il n'y a pas seulement le
professeur et l'orateur qui fait concurrence à l'écrivain, il y a le causeur, celui que vous savez, de tous les

jours, de toutes les heures. Or, on a pu le remarquer en maint exemple, la plupart des hommes qui ont

tant de verve en causant, qui l'ont pour ainsi dire à la minute, la dissipent et ne retrouvent pas, en

écrivant, les mêmes couleurs. M. Cousin est du petit nombre dont le talent suffit à la double dépense, que

dis-je? dont la double dépense suffit à peine au talent, tant celui-ci est actif, abondant, intarissable.

Entre les illustres professeurs qui, dans les jours laborieux d'alors, maintinrent à eux trois, au coeur des
écoles, l'indépendance et la dignité de la pensée, il en est un autre que personne assurément n'oublie et

qu'il m'est inutile de nommer[290]. De celui-là, qui échappe pour le moment à l'appréciation littéraire,

mais qu'une curiosité respectueuse ne saurait, même à ce seul titre, s'empêcher de suivre en silence et

d'observer, il me suffira de dire qu'il a eu cela de particulier et d'original, que, trempé encore plus

expressément par la nature pour les luttes et pour les triomphes de l'orateur, il y a de plus en plus aguerri

et assoupli sa parole: cette netteté, ce nerf, cette décision de pensée et d'expression qu'il a sans relâche

développés et qu'il porte si hautement dans les discussions publiques, toutes ces qualités ardentes et

fortes, il semble que ce soit plutôt l'orateur encore qui, chez lui, les communique et les confère ensuite à

l'écrivain; et si l'on pouvait en telle matière traiter un contemporain si présent comme on ferait un grand

orateur de l'antiquité, on aurait droit de dire à la lettre que c'est sur le marbre de la tribune, et en y

songeant le moins, qu'il a poli, qu'il a aiguisé son style.

[Note 290: M. Guizot, alors ministre, et de fait chef du Cabinet.]

Me voilà bien loin; je ne voulais aujourd'hui que caractériser en termes généraux la publication
rétrospective de M. Cousin, faire valoir, comme elle le mérite, cette révision patiente et vive qui

témoigne d'un grand respect pour le public et d'un noble souci de l'avenir. En revoyant cette première

partie du Cours ainsi rajustée et heureusement rajeunie, on pouvait se demander si les leçons de

1828-1829, que nous possédons saisies et fixées par la sténographie, mais saisies au vol et dans toute la

rapidité de l'improvisation, si ces leçons, jusqu'ici très-goûtées et plus que suffisantes, n'allaient pas

souffrir quelque peu du voisinage et réclamer de l'auteur une retouche légère à leur tour. Mais nous

avions à peine le temps de former ce voeu, que M. Cousin l'a déjà devancé, et la seconde série est en train

de paraître avec les perfectionnements que nous lui souhaitions, quand notre lenteur achève seulement de

s'acquitter envers la première.

2 avril 1847.

SUR L'ÉCOLE FRANÇAISE D'ATHÈNES

On a récemment parlé d'un projet qui honorerait à la fois le Gouvernement français et le Gouvernement
grec: il s'agirait d'établir un lien régulier entre l'Université de France et la patrie renaissante des Hellènes,

de mettre en rapport l'étude du grec en France avec cette étude refleurie au sein même de la Grèce,

d'instituer en un mot une sorte de concordat littéraire entre notre pays latin et la terre d'Athènes. Le

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