bibliotheq.net - littérature française
 

Sainte-Beuve - Portraits littéraires, III

l'absurdité d'une anecdote qui courut dans le temps. On avait raconté que Prevost, jeune, au sortir du
collège, avait eu une liaison amoureuse dans sa ville natale, et qu'un jour son père étant venu lui faire une

scène chez sa maîtresse qu'il avait maltraitée, l'amant en fureur avait précipité du haut d'un escalier le

bonhomme, qui, sans accuser personne, était mort des suites de sa chute: on prétendait expliquer de la

sorte la brusque vocation du coupable et son entrée chez les bénédictins. Un petit-neveu de l'abbé Prevost

avait démenti cette anecdote par une lettre adressée à la Décade philosophique (20 thermidor an

XI); il lui avait suffi de rappeler que le père de l'abbé Prevost n'était mort qu'en 1739, c'est-à-dire à une

date où son fils, âgé de quarante-deux ans, avait eu le temps de sortir du cloître et d'épuiser bien d'autres

aventures. Dans la note précédente, nous voyons que, loin que ce soit le fils qui tue le père, c'est le père

qui menace de tuer son fils, dans le cas où celui-ci viendrait à rompre ses voeux. Ces Prevost avaient la

parole vive comme l'imagination, mais avec eux beaucoup de choses se passaient en paroles[288].

[Note 288: L'anecdote de l'abbé Prevost, parricide sans le vouloir, peut se lire dans les Mémoires d'un
Voyageur qui se repose
, de Dutens (tome II, page 282); elle est mise dans la bouche de l'abbé
Barthélémy causant à Chanteloup. Ce serait l'abbé Prevost qui, dans un souper d'amis, aurait lui-même le

premier raconté l'anecdote que répétait l'abbé Barthélémy. C'est une suite d'on dit et de propos de

table ou de salon, pour amuser.]

Les méchants propos qui avaient poursuivi Prevost durant la partie orageuse de sa vie ne respectèrent pas
toujours sa mémoire. Collé, au tome III de son Journal (décembre 1763), annonçant la mort du

grand romancier, s'exprime sur son compte en termes bien durs, bien flétrissants; mais il en parle d'après

d'anciens ouï-dire et en homme qui ne paraît point l'avoir personnellement connu. Il suffirait, pour

combattre le mauvais effet des paroles de Collé, et pour prouver que Prevost resta digne jusqu'à la fin de

la société des honnêtes gens, d'opposer le témoignage de Jean-Jacques, qui, dans ses Confessions

(partie II, livre VIII), parle de l'abbé qu'il avait beaucoup vu, comme d'un homme très-aimable,

très-simple; Jean-Jacques seulement ajoute qu'on ne retrouvait pas dans sa conversation le coloris de ses

ouvrages. Ce feu, cette vivacité que Jordan lui avait vue à Londres vingt ans auparavant, avait sans doute

diminué avec l'âge; les fatigues d'une vie nécessiteuse, et tour à tour agitée ou abandonnée; devaient à la

longue se faire sentir et produire des sommeils. Il y avait du La Fontaine chez l'abbé Prevost. Peintre

immortel de la passion, mais surtout peintre naïf, cette naïveté survivait sans doute chez lui aux autres

traits et dominait dans sa personne. C'est dans ses ouvrages (et je l'ai fait ailleurs) qu'il convient de

prendre une entière et véritable idée de son esprit et de son âme. Lui-même il a dit avec un mélange de

satisfaction et d'humilité qui n'est pas sans grâce: «On se peint, dit-on, dans ses écrits; cette réflexion

serait peut-être trop flatteuse pour moi.» Il a raison; et pourtant cette règle de juger de l'auteur par ses

écrits n'est point injuste, surtout par rapport à lui et à ceux qui, comme lui, joignent une âme tendre et une

imagination vive à un caractère faible; car si notre vie bien souvent laisse trop voir ce que nous sommes

devenus, nos écrits nous montrent tels du moins que nous aurions voulu être.

3 juillet 1847.

M. VICTOR COUSIN

COURS DE L'HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE MODERNE, 5 VOL. IX-18.

M. Cousin a eu une heureuse idée, celle de revoir, de retrouver en quelque sorte son Cours de 18l5 à
1820, et de le donner au public aussi fidèlement qu'il a pu le ressaisir, mais sans se faire faute au besoin

de suppléer l'éloquent professeur de ce temps-là par le grand écrivain d'aujourd'hui. Ce premier Cours, en

effet, qui marquait l'éclatant début de M. Cousin dans la carrière de l'enseignement, ne subsistait jusqu'à

< page précédente | 237 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.