bibliotheq.net - littérature française
 

Sainte-Beuve - Portraits littéraires, III

que tout l'héritage n'a pas péri.

Je terminerai ici avec Théocrite: cette gloire qu'il proclamait la seule durable ne l'a point trompé; c'est,
après tant de siècles, un honneur en même temps qu'un charme de l'aborder de près et de venir s'occuper

de lui. Il ne me reste qu'à demander indulgence pour les essais de traduction que j'ai risqués. Ceux qui ont

le texte présent avec ses délicatesses savent où j'ai échoué, et à quoi aussi j'aspirais. Traduire de cette

sorte Théocrite, c'est un peu comme si l'on allait puiser à une source vive dans le creux de la main, ou

encore comme si l'on essayait d'emporter de la neige oubliée l'été dans une fente de rocher de l'Etna: on a

fait trois pas à peine, que cette neige déjà est fondue et que cette eau fuit de toutes parts. On est heureux

s'il en reste assez du moins pour donner le vif sentiment de la fraîcheur.

Novembre-décembre 1846.

VIRGILE ET CONSTANTIN LE GRAND PAR M. J.-P. ROSSIGNOL.

Ce titre demande tout d'abord une explication. Tout le monde connaît la IVe églogue de Virgile adressée
à Pollion: Sicelides Musoe... Le poète y célèbre la naissance d'un divin enfant qui doit ramener

l'âge d'or. Or il existe, parmi les oeuvres de l'historien ecclésiastique Eusèbe, un discours grec qui passe

pour la traduction d'un discours latin attribué à Constantin, et dans ce discours, qui n'est qu'une

démonstration du Christianisme, l'Empereur s'appuie sur le témoignage des Sibylles, et particulièrement

sur la IVe églogue qu'il produit et commente. Cette églogue se lit aujourd'hui en vers grecs dans le

discours. Mais la traduction diffère notablement de l'églogue latine, et en altère plus d'une fois le sens en

le tirant vers le but nouveau qu'on se propose. De qui peuvent venir ces altérations? M. Rossignol, qui se

pose cette question et plusieurs autres encore, est ainsi amené de point en point à douter de l'authenticité

du discours attribué à l'Empereur, et, rassemblant tous les indices qu'une critique sagace lui fournit, il

n'hésite pas à conclure que c'est Eusèbe lui-même qui l'a fabriqué. Telle est l'idée générale de ce volume

qui se compose d'une suite de petits Mémoires, et dans lequel l'auteur semble n'avoir pris son sujet

principal que comme un prétexte à quantité de remarques nouvelles, à des dissertations curieuses, et,

ainsi qu'on aurait dit autrefois, à des aménités de la critique.

Par exemple, il débutera par se poser et par traiter les trois questions suivantes:

1° Pourquoi les Bucoliques de Virgile ont-elles été si souvent traduites en vers français, et
pourquoi ne peuvent-elles pas l'être d'une manière satisfaisante?

2° Quel est, d'après les événements de l'histoire et les détails que nous avons sur la vie de Virgile, l'ordre
de ces petits poëmes?

3° Quel est le véritable sens allégorique de l'églogue adressée à Pollion? - Et quand il est arrivé sur ces
divers points à des résultats nets et précis; quand, ayant franchi les préliminaires, et s'étant pris au texte

même de la traduction en vers grecs, il l'a restitué et expliqué, ne croyez pas que l'auteur s'enferme dans

les limites trop étroites d'un sujet qui pourrait sembler aride. Les questions continuent, en quelque sorte,

de naître sous ses pas, et ici elles retardent bien moins la marche qu'elles ne fertilisent le chemin. «A

mesure qu'on a plus d'esprit; a dit Pascal, on trouve qu'il y a plus d'hommes originaux.» A mesure qu'on a

plus de science et de sagacité dans l'érudition, on trouve qu'il y a plus de questions à se faire, et, là où un

autre aurait passé outre sans se douter qu'il y a lieu à difficulté, on insiste, on creuse, et parfois on fait

jaillir une source imprévue. C'est ainsi qu'au sortir de l'étude toute grammaticale du texte qu'il a restitué,

M. Rossignol en vient à l'appréciation littéraire, et le coup d'oeil qu'il jette sur la composition d'une seule

églogue le mène aux considérations les plus intéressantes sur ce genre même de poésie, sur ce qu'étaient

< page précédente | 23 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.